Un inquiétant huis clos insulaire

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Les « Sermons de minuit » de Mike Flanagan, sur Netflix, étonnent avec leur univers à la Ken Loach basculant soudainement dans le fantastique horrifique. Cela se laisse regarder.


Tout juste remis de nos émotions procurées par « Squid Game » et en mal de nouvelles sensations, nous nous sommes plongés dans « Sermons de minuit », série de Mike Flanagan, (« spécialiste de l’épouvante « soft » et un peu intello » lit-on dans Le Monde). Après des débuts un peu mous mais avec une petite poignée de personnages intéressants, on finit à peu près à mi-parcours par se laisser prendre par cette série Netflix.

Phénomènes inexpliqués sur une île de pêcheurs

L’action se déroule sur une île, quelque part aux Etats-Unis. Elle est peuplée pour l’essentiel de pêcheurs. Il y aurait comme un petit côté port de pêche breton ici : on vit dans le souvenir des marées noires et dans la hantise des prochaines tempêtes. Surtout, la vie y est un peu monotone ; « pas d’équipe, pas d’élection, presque pas de faits divers enregistrés en un siècle », note le shérif fraîchement affecté. L’action se déroule dans les années 2010/2020 puisqu’on aperçoit chez le prêtre le portrait du pape François mais elle pourrait se passer à une époque pré-numérique : les gens ne sont pas extrêmement connectés, les événements extraordinaires qui surviennent sur l’île ne font guère de vague sur le net et n’attirent ni curieux ni journalistes venus du continent. Le temps semble s’être arrêté à Crockett Island.

La messe (catholique) du dimanche est presque l’unique distraction de la semaine. Quand le nouveau curé débarque pour remplacer l’ancien, devenu sénile, un nouvel élan mystique souffle sur l’île. Un peu séducteur, le père Paul se met dans la poche la communauté assez vite ; il arbore sa belle chasuble dorée les dimanches de temps ordinaires (qu’est-ce que ça sera pour Pâques !). Si jamais ça ne suffisait pas, des miracles commencent à se produire : telle vieille dame, presque mourante sur son lit, retrouve peu à peu sa jeunesse. Le téléspectateur croit alors avoir découvert le secret de Karen Cheryl. Malheureusement, le prêtre est aussi pris d’étranges convulsions ; on croit avoir à faire à l’un de ces curés bernanosiens auteurs de miracles mais tourmentés par le diable (lequel diable s’intéresse, parait-il, plus à ce type de profil qu’aux gens ordinaires comme vous et moi). Au fil des épisodes, on rectifiera quand même cette impression : le père Paul rappelle moins le fragile abbé Donnissan de « Sous le soleil de Satan » que le chanoine Docre de « Là-bas », dont les messes finissent par devenir des messes noires huysmansiennes.

Des personnages attachants

Le téléspectateur qui rechercherait des sensations fortes d’entrée de jeu peut être surpris (au risque de décrocher) par le début, marqué par de longs dialogues, une longue installation des personnages, des personnages qui aiment s’épancher sur leurs états d’âme, tandis que les apparitions du fantastique sont d’abord discrètes. La première partie de la série (par ailleurs émaillée de références et de citations bibliques) aurait pu s’appeler : « au commencement était le Verbe ». On se demande si la série va vraiment basculer dans l’horreur et si l’on ne s’est pas trompé de genre en lançant la lecture. Les plus curieux ou les plus impatients iront peut-être s’informer sur internet entre deux épisodes et découvriront que les gazettes très renseignées appellent cela un « slow burner », c’est-à-dire une série à combustion lente, qui ne démarre pas par un accident d’avion mais par une lente préparation de l’intrigue. Quand, soudainement, un personnage se fait dévorer par une sorte d’ange maléfique, à la fin de l’épisode 3, la rupture de ton peut surprendre, à la limite de l’effet comique. Le passage du naturalisme au symbolisme est brusque, encore plus que chez Huysmans.

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L’action s’articule autour d’une demi-douzaine de personnages principaux dans ce huis clos insulaire. Parmi eux, le shérif musulman de l’île, dont la présence permet de donner une petite teinte politiquement correcte à la série. Devant les miracles qui surviennent à la messe et ailleurs, son propre fils a soudainement envie de fréquenter l’église catholique, d’autant qu’à l’école publique du coin, Bev Keane, la chaisière de sacristie (personnage au sourire forcé et faux, antipathique de la première à la dernière seconde de la série, elle ravira les amateurs de méchants un peu caricaturaux) fait distribuer des bibles. Dans une réunion, le shérif s’émeut de ce prosélytisme décontracté et fait une étrange défense de la laïcité à la française dans un pays où, du policier au président, tout le monde prête serment sur la Bible : « Je vous demande de réfléchir à ce que vous ressentiriez si vous envoyiez votre enfant à l’école publique et qu’il rentrait avec le Coran ». On se dit vraiment en l’écoutant que cette situation est tout à fait inimaginable en terre d’Islam, où la distinction entre temporel et spirituel est tranchée et où les minorités religieuses sont épanouies. Le shérif fera à la fin partie de la maigre escouade des « raisonnables » (avec l’institutrice, le médecin…), quand la quasi-totalité de l’île aura basculé dans la démesure.

Malgré les lenteurs initiales, l’irruption un peu brutale du magique dans le réel et cette petite concession bien-pensante peut-être évitable, la série se laisse regarder, occupant quelques soirées d’automne, quand les jours rétrécissent. Tout dépendra de la capacité du téléspectateur à accepter de passer (en un peu plus de sept heures) d’un film de Ken Loach au « Bal des vampires ».

Sur Netflix

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