« Questions pour une coalition » – la chronique de Frédéric Charillon

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

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Quelles sont les conséquences d’une absence de majorité absolue, pour la politique étrangère d’un pays, en pleine crise internationale ? Les raisons de l’inquiétude sont intérieures, bien sûr : comment faire passer des réformes, gérer des mouvements sociaux, répondre aux crises qui pointent (inflation, crise de l’hôpital, de l’enseignement…) ? Mais également extérieures : quel cap face à la guerre ukrainienne, aux montées des tensions en Asie Pacifique ou en Méditerranée, aux défis européens, otaniens, onusiens et autres ? Le pays est-il condamné à l’impuissance ? C’est à se demander alors comment les présidents américains qui avaient perdu la majorité à la Chambre des Représentants, au Sénat ou aux deux, comment les chanceliers allemands à la tête d’une coalition (presque tous…), comment les Premiers ministres israéliens, ont évité de mettre la clef sous la porte. Certes, ce scénario du nécessaire compromis inter-partisan est celui que les institutions de la Ve, puis le passage au quinquennat, voulaient éviter à tout prix. Mais il est là aujourd’hui. Alors quels lendemains pour la politique étrangère française, dans un contexte à haut risque ? Des précédents existent, ailleurs dans le monde mais aussi en France, qui montrent qu’une politique étrangère élaborée collectivement n’est pas systématiquement synonyme de suicide diplomatique. Elle présente certes des obstacles dangereux dans le cas de la France de 2022, mais aussi des opportunités à saisir, pour peu que la classe politique fasse preuve de responsabilité. Précédents et points de comparaison Les exemples ont déjà été cités. Combien de présidents américains ont dû composer avec un Congrès hostile ? Cela a produit des moments de tension, comme le « shutdown », ou arrêt des activités gouvernementales fédérales faute d’accord budgétaire. Mais l’Amérique n’a pas disparu du monde. En Allemagne, la tradition veut que les Affaires étrangères soient confiées à un parti de la coalition, autre que celui du chancelier. La « Verte » Annalena Baerbock mène la diplomatie à Berlin dans une coalition dirigée par le SPD, des ministres SPD (et FDP) en ont été chargés dans les coalitions dirigées par la CDU d’Angela Merkel. En Israël, des frères ennemis en compétition pour le pouvoir se sont partagé les responsabilités, l’un au poste de Premier ministre, l’autre à celui des Affaires étrangères (comme Naftali Bennett et Yair Lapid). Jamais cette situation n’a été considérée comme dangereuse pour le pays : si les dirigeants sont responsables, l’intérêt supérieur du pays prévaut, même au prix de quelques coups bas. La France a connu trois cohabitations sous la Ve qui ont illustré ce scénario. Elle a connu également l’expérience Sarkozy-Kouchner avec la nomination au quai d’un ministre issu de l’opposition, sans que le rapport de force parlementaire l’oblige. Ou des coopérations entre des leaders qui, bien que membres du même parti, n’avaient pas fait assaut d’amabilités l’un pour l’autre (Nicolas Sarkozy et Alain Juppé 2011-2012, François Hollande et Laurent Fabius 2012-2016). Obstacles à prévoir La situation de 2022 présente certes des dangers nouveaux. Citons-en quelques-uns. D’abord le fait que la responsabilité des uns et des autres reste à démontrer. Si chacun joue la politique du pire, privilégie les règlements de comptes ou les calculs personnels à l’Assemblée, dans les commissions des Affaires étrangères ou dans le débat public, l’affaire est mal engagée. Certains des députés réélus sont connus pour leurs coups d’éclats (comme Meyer Habib dans la 8e circonscription des Français de l’étranger), d’autres pour leurs positions ultra (comme à LFI), d’autres sont nombreux à être novices (comme au RN). Rien ne permet de conclure par avance à leur mauvais comportement, mais des craintes s’expriment déjà. Le contexte ukrainien ajoute à l’embarras au pire moment. Les deux partis d’opposition les mieux représentés (LFI augmenté des autres députés NUPES, et le RN) sont connus pour leur tropisme pro-russe. Une partie des Républicains aussi (comme Eric Ciotti). Il faut bien intégrer cette sensibilité puisqu’ainsi en ont décidé les électeurs, mais on mesure le caractère difficile, voire inacceptable, d’un compromis sur ce dossier. Le président de la République paie là le fait d’avoir été élu deux fois tout en étant minoritaire au premier tour sur sa posture européaniste, libérale et multilatéraliste en matière de relations internationales. Gageons également qu’avec un si grand nombre de députés LFI et RN dans les commissions ou les groupes d’amitié parlementaires, les dossiers russes, européens, otaniens, proche-orientaux, ou touchant à la question religieuse ne seront pas de tout repos. Opportunités à saisir L’occasion est pourtant belle d’apprendre à élaborer des accords plus larges sur l’action extérieure, ce qui pourrait en réalité s’avérer plus facile que sur l’âge de la retraite ou l’énergie nucléaire. Comment s’y prendre néanmoins ? Ne nous berçons pas d’illusions. On ne « déprésidentialisera » pas encore la politique étrangère cette fois-ci : l’Elysée reste en position de force sur la gestion du rapport au monde, et François Mitterrand en avait fait la démonstration lors de la première cohabitation, en 1986-88. Et tous les députés ne joueront pas le jeu d’une posture responsable. Il est possible néanmoins d’ouvrir le débat de politique étrangère. D’abord en le rendant plus vivace au Parlement, dont les commissions font un excellent travail, mais insuffisamment connu du grand public, et sans déboucher toujours sur des propositions entendues au plus haut niveau de l’Etat. Faire entrer en force le débat sur l’action extérieure dans les partis politiques, voilà qui serait d’utilité publique. Une idée intéressante consisterait à se rapprocher du modèle allemand, où chaque parti peut s’appuyer sur une fondation bien dotée (la Konrad-Adenauer-Stiftung pour la CDU, la Friedrich-Ebert pour le SPD…) pour élaborer de nombreuses pistes de réflexion en matière internationale, et les faire rayonner à l’étranger. Si l’on pouvait rebondir sur cette Assemblée inédite pour penser plus collectivement la politique étrangère – au moins consulter davantage – tout ne serait pas perdu. Chez nos voisins espagnols (qui n’ont pas non plus une vie politique d’une simplicité absolue), le journal El Pais résume bien la situation : La France est face à une alternative, faire l’apprentissage de la culture du consensus ou se condamner à l’ingouvernabilité.

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