«Quand la guerre s’invite dans les centrales nucléaires, nous sommes en territoire inconnu»

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Dans Atomes and ashes, l’historien Serhii Plokhy explore six des plus grands accidents nucléaires pour en décrypter les mécanismes et les prises de décisions qui ont suivi. Alors que la guerre en Ukraine sévit autour des centrales de Tchernobyl et de Zaporijia, il souligne les questions que soulève le développement de l’industrie. La guerre en Ukraine a pu réveiller des craintes liées au nucléaire, lorsque Vladimir Poutine a placé la force nucléaire russe en alerte maximale ou quand les Russes se sont emparés de Tchernobyl, aujourd’hui de nouveau sous contrôle ukrainien. Cette situation va-t-elle changer le rapport au nucléaire dans la société internationale ? La réponse immédiate a été, au contraire, le soutien au nucléaire comme façon de sortir de la dépendance au pétrole et au gaz russes. Il est même possible que cela encourage le développement du nucléaire, car c’est une alternative qui permet aussi de répondre aux enjeux du réchauffement climatique. Le président Emmanuel Macron, le Premier ministre Boris Johnson se montrent optimistes sur cette industrie. L’intérêt des gouvernements est aussi lié au fait de constituer des équipes de chercheurs compétents et disponibles pour la question de l’armement nucléaire. L’Allemagne, en revanche, refuse de revenir sur son arrêt du nucléaire. Or, pour le public, les accidents dans les centrales sont l’une des grandes raisons pour lesquelles cette industrie est une préoccupation. A chaque grande catastrophe, Three Miles Island en 1979, Tchernobyl en 1986 ou Fukushima en 2011, le développement du nucléaire a été gelé. C’est d’ailleurs après ce dernier accident que le Parlement allemand a pris sa décision. Quels sont les dangers liés au conflit ukrainien, alors que les Russes ont temporairement occupé Tchernobyl et que Zaporijjia est toujours sous leur contrôle ? Quand la guerre s’invite dans les centrales nucléaires, nous sommes en territoire inconnu. Sur les 440 réacteurs actifs dans le monde, aucun n’a été conçu pour faire face à cette situation. Le dernier corps législatif international sur le sujet date de 1977. Il indique qu’une centrale qui produit de l’électricité d’origine nucléaire peut être une cible légitime si cette énergie est utilisée pour soutenir des opérations militaires… Ce que l’on observe réplique des schémas observés lors d’accidents précédents. Tchernobyl a été pris par des gens en uniformes non identifiés. Pendant les premiers jours, personnes ne savait qui était responsable et qui ne l’était pas. La source du courant a été endommagée. Or, il est crucial pour produire de l’électricité et faire fonctionner les pompes qui refroidissent les réacteurs. Le dernier réacteur de Tchernobyl fermé en 2000 est toujours refroidi par une alimentation d’eau, vingt-deux ans plus tard. Sans électricité, pas de pompe ; sans pompe, pas d’eau ; sans eau, le réacteur surchauffe, et alors c’est Fukushima qui se reproduit. Dans la centrale japonaise, les réacteurs étaient arrêtés avant que le tsunami n’arrive. Mais le tremblement de terre a affecté les lignes éclectiques et cela a pris des heures pour les reconstruire. Donc, le vrai danger, pour l’instant, c’est que l’électricité soit coupée. Mais la guerre continue… Dans votre livre, vous analysez six des plus grandes catastrophes nucléaires. Quelles conclusions en tirez-vous ? Ce qui m’a surpris, ce sont les similarités dans les approches face au nucléaire, quelles que soient les cultures et les sociétés. Il y a l’arrogance de personnes très intelligentes : des ingénieurs, des designers, qui sont persuadés de pouvoir tout appréhender et prédire presque tous les scénarios. Pour défendre le développement nucléaire pour tout un tas de raisons, les gouvernements sont là. Cela a commencé avec l’atome pour faire la guerre, mais une fois que c’était là, un intérêt s’est fait sentir pour la ressource en énergie. Le président Eisenhower a beaucoup dépensé pour développer l’énergie nucléaire. Mais c’est aussi un business qui vise à dégager des bénéfices, parfois au prix de négligences. Quand l’accident se produit, il y a aussi une réponse commune de la part des industriels et des gouvernements. Personne n’aime annoncer de mauvaises nouvelles. Donc, il y a une tendance à étouffer les faits, notamment en Union soviétique lors de la tragédie de Kychtym (URSS) en 1957 et pour Tchernobyl en 1987 : dans un régime autoritaire, le gouvernement contrôle l’information. Cela dépend aussi de la géographie : quand l’accident arrive dans les montagnes ou, comme dans le cas de Kychtym, en rase campagne, l’information n’est accessible à large échelle que plus tard. Les autorités soviétiques n’ont commencé à parler de cette catastrophe-là qu’après Tchernobyl, parce qu’elle était maîtrisée. Les Etats-Unis ont pris connaissance de l’accident de Kychtym dans les années 1970 mais personne n’a eu envie d’en parler. Cela projetait une image négative sur le nucléaire, notamment après l’accident de Three Mile Island en 1979. Des enseignements sont malgré tout tirés de chaque accident. Le nucléaire a-t-il une chance de devenir sûr à 100 pourcent ? Il y a une courbe d’apprentissage. La plupart des accidents que j’analyse sont arrivés dans les trente premières années du nucléaire, militaire et énergétique. Après Tchernobyl qui a été très mal construit, le design a été amélioré. Mais comme à chaque accident, le développement est gelé, cela ralentit le progrès. Et aujourd’hui, nous faisons face au vieillissement des réacteurs, c’est une préoccupation, il va falloir trouver ce que l’on va faire d’eux. L’énergie nucléaire est difficile à développer sans le support des gouvernements, il faut toujours réinvestir. Ma suggestion, c’est de ne pas suivre le modèle de l’Allemagne qui est obligé de brûler du charbon et qui remet en cause les mesures contre le réchauffement climatique. Le nucléaire produit 10 % de l’électricité du monde, cela reste de l’énergie propre dont on ne peut pas se passer. Mais les nouveaux investissements doivent aller dans le renouvelable, dans la conception de meilleures batteries, etc. Les petits réacteurs modulaires (SMR) sont-ils l’avenir du nucléaire ? Ce seront les premiers réacteurs qui sont conçus de façon spécifique pour bouillir l’eau, par exemple. Le problème, c’est qu’avec chaque nouvelle technologie, il faut s’attendre à 20 ou 30 années d’essais, d’accidents petits et grands, parce que l’esprit humain ne peut pas tout prédire. Donc il faut donc garder à l’esprit tout l’historique qui a précédé. Les répercussions des accidents nucléaires dépassent parfois le pays où se situent les centrales. Pensez-vous que les décisions liées au nucléaire devraient être prises à l’échelle internationale ? Prenons le cas de Tchernobyl. La décision de créer une centrale nucléaire relève des autorités soviétiques. Les bénéfices, économiques ou politiques, leur reviennent. Puis, l’accident se produit et dans les cinq années qui suivent, l’Etat qui a pris toutes ces décisions est aux abonnés absents. Au final, c’est la communauté internationale qui doit payer la facture. Construire un nouveau sarcophage coûte plusieurs milliards de dollars et il est censé être là pour une centaine d’années. Vous avez besoin d’électricité pour alimenter cet abri, de personnel qui travaille sur place. Si c’est la communauté internationale qui récupère la facture et qui gère cette situation pour des décennies, il faudrait qu’elle ait son mot à dire pour décider où construire et que construire. Mais aujourd’hui, il est très difficile de limiter la souveraineté d’un Etat dans son développement économique, nous ne sommes pas équipés pour prendre de telles décisions. L’Agence internationale de l’énergie atomique pourrait-elle jouer ce rôle ? L’AIEA a été fondée en 1957 dans le but de contrôler le développement des armes nucléaires dans le monde et de promouvoir l’énergie nucléaire et les meilleures pratiques. C’est aussi une structure de l’ONU dont la Russie est membre du conseil de sécurité. Ses fonds et ses actions en dépendant. Après les premières semaines du conflit ukrainien, l’ONU n’a pas réussi à se mettre d’accord sur une déclaration qui vise la Russie, elle a simplement demandé les deux parties s’engagent pour qu’il n’y ait pas d’escalade…

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