Pourquoi Marine Le Pen demeure au centre de gravité de l’arc politique français

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Marine Le Pen ne s’inquiète pas plus que çà du phénomène Zemmour, et reste persuadée qu’elle accédera au second tour de l’élection présidentielle. De nombreux arguments plaident en sa faveur.


La « gauchiste » d’extrême droite de 2017…

Sortie de l’euro, retraite à 60 ans : pour la droite, Marine Le Pen est une incorrigible gauchiste, qui va anéantir l’épargne des Français. Pour la gauche, elle représente l’infréquentable, le nauséabond, la fachosphère, les heures sombres de la République. Pour Eric Zemmour enfin, elle n’est pas suffisamment radicale dans sa défense de la civilisation judéo-chrétienne. Qui a raison? 

En fait, Marine Le Pen a mûri et s’est densifiée. Elle a gagné en arômes et bouquets complexes, tout en se débarrassant des éléments clivants. 

La nouvelle Marine correspond-elle le mieux aux attentes et aspirations des Français en 2022? Ou bien le brillant et disruptif Emmanuel Macron aura-t-il suffisamment triangulé la société française pour se faire adouber comme le nouvel Emmanuel (« Dieu est avec nous »…) ?

Emmanuel Macron à l’Élysée, le 24 août 2021 © Sarah Meyssonnier/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22598812_000001

…et la nouvelle Marine Le Pen de 2022

Souveraineté : il n’y a pas un seul candidat sérieux qui ne l’invoque aujourd’hui, de Jean-Luc Mélenchon à Xavier Bertrand, en passant par Arnaud Montebourg, Valérie Pécresse et Michel Barnier, désormais grand euro-souverain devant l’éternel. 

Identité : l’enjeu civilisationnel est au cœur du débat présidentiel. Le débat entre Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon était à cet égard tout sauf médiocre. 

Immigration : à part Yannick Jadot et Anne Hidalgo, les candidats rivalisent d’ingéniosité pour proposer avec force coups de menton qui, la suppression du droit du sol, qui le renvoi en charter des immigrés irréguliers. Le ministre de l’Intérieur essaie quant à lui de corriger l’ontologique déficit régalien de son président.

Europe : l’Union européenne fédéraliste ne fait plus rêver. Même le président, dans son célèbre discours de la Sorbonne de 2017, prône désormais la refondation d’une Europe souveraine.

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Croissance, investissement, emploi : à part Sandrine Rousseau et les tenants de la décroissance vertueuse, un large consensus s’est établi au sein de la classe politique pour soutenir une approche favorisant la croissance et l’investissement, au service de l’emploi. Nous sommes tous désormais keynésiens et schumpétériens! 

Pouvoir d’achat : Il n’y a pas un candidat qui n’y pense pas. Les gilets jaunes ne sont pas loin. 

Démétropolisation : le Général avait raison déjà en 1969. Il s’agit de mieux vivre sur tout le territoire, sur fond de télétravail et d’auto-entrepreneuriat. 

Entreprises : qui est contre l’entreprise aujourd’hui? Qui n’aime pas les TPE/PME? À part les zélateurs de l’anticapitalisme, un grand arc politique existe pour considérer que la création de richesse est au niveau de l’entreprise et non de l’État. 

État : nous sommes loin du Conseil national de la résistance (CNR) de mars 1944, du Plan de 1946 de Jean Monnet devenu « ardente obligation » avec le général de Gaulle ou des grands plans industriels des années pompidoliennes. Aujourd’hui, l’État est humble, il doute, il co-construit. Toute la classe politique pressent qu’il va falloir à un moment réformer l’État. Mais chut, ce n’est pas pour la campagne présidentielle, il y a quand même 5,6 millions d’agents publics…

Santé : la France n’a plus le meilleur système de santé du monde. Le traitement de la pandémie a dessillé les yeux des Français. Le sort des seconds de cordée et les impérities sanitaires feront l’objet de l’attention de tous les candidats.

Énergie : le nucléaire et l’avenir des énergies renouvelables seront au centre de la bataille présidentielle. Un vrai clivage existe en la matière entre les écologistes ainsi qu’une partie de la gauche et le reste de la classe politique.

Jeunesse : elle a souffert pendant la pandémie. Ses perspectives d’emploi, de parcours personnel et professionnel, et de retraites sont incertaines. La jeunesse, désenchantée, vote peu. Les candidats vont la solliciter activement.

Désormais au centre de gravité de l’arc politique français

Il faut rendre à César ce qui est à César. Les thèmes de la souveraineté, de l’identité, de l’immigration et de la priorité nationale, « mainstream » en 2022, sont les marqueurs incontestables de Marine Le Pen. « Préférer l’original à la copie », entend-on. Et de ce point de vue, seul Eric Zemmour peut être classé à l’extrême droite, de par sa radicalité, toute intellectuelle.

Concernant l’Europe, Marine Le Pen a incontestablement changé de position. Aujourd’hui, elle soutient une Europe des Nations au sens gaullien du terme, dans un environnement géostratégique où s’affrontent le pôle nord-américain et le pôle sino-pacifique. Une sortie de l’OTAN est dans les cartons. Quelle différence finalement avec les positions du Général ? Plus près de nous, avec un Laurent Wauquiez ou un Bruno Retailleau? 

Les thèmes économiques – croissance, investissement, emploi, pouvoir d’achat – n’ont pas encore fait l’objet de déclarations générales de la part de Marine Le Pen, sinon à travers quelques indices : la gestion de la dette publique (« une dette doit être remboursée »), la nationalisation des autoroutes (contre les privatisations conduites par Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin et Lionel Jospin), la privatisation de l’audiovisuel public (l’ORTF de 1964 est loin) et la réduction des dépenses contraintes des ménages de 200 € par mois. On peut percevoir que sa politique économique ne sera ni de droite, ni de gauche. Elle sera probablement et avant tout, pragmatique, loin de toute idéologie. Ne répète-t-elle pas sur les marchés qu’elle est la candidate du bon sens? Ce bon sens, cette « common decency » de George Orwell, qui a tant manqué depuis quatre ans…

Actuellement en kiosque, retrouvez une tribune de Marine Le Pen “Il faut privatiser l’audiovisuel public”

Sur l’environnement, l’écologisme de Yannick Jadot trouve sa contrepartie dans le localisme de Marine Le Pen, tenant compte de la France éternelle. Sur l’énergie, Marine Le Pen développe une approche gaullienne d’indépendance, résolument pro-nucléaire, ni de droite ou de gauche, suivie par des politiques aussi différents qu’Arnaud Montebourg ou Julien Aubert.

Quant à la jeunesse, entre le capital de 120 000 € donné à chacun des jeunes Français proposé par Thomas Piketty et le prêt aux jeunes familles de 100 000 € transformé en capital dès le troisième enfant de Marine Le Pen, toutes les formes de soutien des jeunes générations sont sur la table, le degré d’assistanat faisant la différence. 

Enfin, sur la lutte contre les inégalités, la suppression de l’ISF d’Emmanuel Macron, soutenu par Les Républicains, pourrait trouver son pendant inverse dans l’instauration d’un impôt sur le capital de la part de Marine Le Pen, comme le ferait un Jean-Luc Mélenchon, une Anne Hidalgo ou un Fabien Roussel.

Ainsi, Marine Le Pen est inclassable sur l’arc politique allant de l’extrême gauche à l’extrême droite. Et ses positions, affichées ou prévisibles, semblent recueillir l’approbation de deux Français sur trois,  ce qui, à l’évidence, ne peut plus permettre de la classer à l’extrême droite.

2022: Emmanuel Rocard d’Estaing ou Marine de Gaulle

L’irruption en fanfare d’Eric Zemmour dans le paysage, en fait trop tôt dans la campagne, ne devrait probablement pas changer la ligne d‘arrivée du 10 avril 2022 (les sondages actuels ne portent que sur le corps électoral absolument certain de voter dès octobre 2021, très CSP+, alors que l’équation abstentionniste est le facteur déterminant). Nous devons dès lors nous attendre à la confrontation d’un nouvel Emmanuel Macron toujours aussi jupitérien, devenu souverainiste et proche des seconds de cordée, et d’une nouvelle Marine Le Pen, toujours aussi souverainiste, proche des gens mais cette fois-ci avec une stature présidentielle. Le premier, lointain héritier de Valéry Giscard d’Estaing et de Michel Rocard, étant « et de droite, et de gauche », la seconde n’étant « ni de droite, ni de gauche », dans les pas de Charles de Gaulle.

Ne nous leurrons pas. La présidentielle se jouera in fine et avant tout, sur la personnalité profonde des impétrants, qui devra être en phase avec les Français.

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