Pour mesurer l'inflation aux Etats-Unis, 477 fonctionnaires font la tournée des supermarchés

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READING, Pennsylvanie — Le métier d’Emily Mascitis est l’un des plus importants dont vous ne soupçonniez même pas l’existence. A l’heure où les factures mensuelles des Américains s’envolent à un rythme jamais vu depuis quatre décennies, c’est son travail qui permet de confirmer que les neuf dollars que vous venez de payer pour un filet de clémentines de 2 kilos ne constituent pas une exception. Economiste de terrain au Bureau of Labor Statistics (BLS), Mme Mascitis est l’une des 477 personnes employées par le gouvernement fédéral pour suivre, chaque mois, l’évolution des prix de centaines de milliers de biens et de services. Le fruit de leur travail permet de fixer l’indice des prix à la consommation (IPC) — qui influence les marchés et la politique monétaire — et de cartographier l’évolution du coût de la vie pour des millions de personnes. L’inflation galopante actuelle est source de pression pour ces contrôleurs des prix américains et l’indicateur économique qu’ils élaborent : beaucoup sont récemment retournés physiquement dans les magasins et les entreprises après deux ans de télétravail. Les données de l’IPC pour avril devaient être publiées le 11 mai. Dans le cadre d’une journée de travail ordinaire, Mme Mascitis peut se rendre dans un salon de beauté pour vérifier le prix d’un brushing, chez un bijoutier pour voir ce que coûte un collier de perles et dans une entreprise de pompes funèbres pour connaître le tarif des services de crémation. Cette expérience de terrain lui permet également de voir de ses propres yeux comment les grandes dynamiques économiques se répercutent sur la vie réelle. Avant la pandémie et la montée de l’inflation, les directeurs de magasins — ainsi que la famille et les amis de Mme Mascitis — ne s’intéressaient pas beaucoup aux chiffres qu’elle collectait. Aujourd’hui, elle raconte qu’une visite dans un supermarché ou chez un garagiste peut prendre dix minutes de plus, car les chefs d’entreprise se plaignent auprès d’elle de la hausse des prix. De son côté, son mari lui demande de l’aider à réduire les dépenses pour nourrir et habiller leur foyer qui compte dix personnes — Mme Mascitis, mère de six enfants, essaie ainsi de freiner l’addiction de sa famille pour les clémentines : « Nous devons choisir un fruit moins cher », répète-t-elle. Ses amis, eux, lui demandent des scoops sur le prochain rapport du BLS, ce qu’elle ne peut en aucun cas faire, la confidentialité étant l’un des fondements du travail d’un économiste sur le terrain. Mme Mascitis, 50 ans, qui travaille comme contrôleuse des prix pour le gouvernement depuis 2013, décrit son métier comme « une chasse au trésor ». Un jour, le mois dernier, elle a pris la route avec une liste de prix d’articles à vérifier sur une tablette fournie par le BLS. Premier arrêt : un garage indépendant dans un quartier en plein essor de Philadelphie, où elle devait consigner le coût total d’un remplacement du frein arrière, du moyeu d’une roue et du système complet de freinage. Le mécanicien qui l’attendait l’a entreprise sur l’augmentation des coûts de fonctionnement de son atelier, que ce soit au niveau du loyer, de la main-d’œuvre ou du prix des pièces. Il lui a expliqué qu’il allait devoir déménager son local dans un quartier moins cher de la ville. Le prix du fréon pour les systèmes de climatisation avait triplé, selon son fournisseur. Il a ajouté que certains clients hésitaient désormais à faire réparer leur voiture et préféraient prendre les transports en commun en raison du coût élevé des réparations. « C’est la panique », reconnaît Mme Mascitis. Au bout de dix minutes, le mécanicien a appelé son fournisseur de pièces détachées pour connaître les derniers tarifs coût de ses produits. « La TVA sur les matériaux et la main-d’œuvre est-elle toujours de 8 % ? », a demandé Mme Mascitis. Ce à quoi le mécanicien a répondu par l’affirmative. La participation à l’IPC étant volontaire pour les entreprises, il est utile d’avoir de bonnes relations avec les entrepreneurs individuels, explique Mme Mascitis. En tant que chef d’agence — elle y supervise 10 employés —, elle est chargée de convaincre de nouvelles PME et de grands groupes de collaborer à l’indice. Le travail d’un contrôleur des prix est exigeant. Pour fixer le prix d’un article, les employés passent en revue une liste de points de données pouvant faire jusqu’à onze pages afin de s’assurer qu’ils déterminent le prix du même article que le mois précédent. Une boîte de soupe comporte, par exemple, douze critères différents, dont la saveur, la taille, la marque, le caractère organique du produit, le matériau de l’emballage et les informations nutritionnelles, comme la teneur en sodium. Les contrôleurs des prix enquêtent uniquement sur les biens et services courants, indique Maureen Greene, commissaire régionale adjointe qui supervise le Philadelphia Region’s Division of Price Programs pour le BLS. Elle ajoute que les employés sont formés pour rester concentrés en toutes circonstances. « Si je suis dans un magasin en train d’essayer de noter le prix de mes boîtes de petits pois et que des lingots d’or sont distribués dans l’allée voisine, je dois rester polarisée sur le prix de mes boîtes de petits pois », dit-elle. Dans un supermarché situé en périphérie de Reading, en Pennsylvanie, Mme Mascitis se présente au gérant de nuit avant de se diriger vers le rayon des soupes pour évaluer le prix d’une préparation nouilles-poulet. Elle vérifie deux fois pour s’assurer qu’il s’agit bien de l’article exact qu’elle est censée consigner. En cas d’erreur, elle pourrait compromettre l’exactitude de tout l’indice ou rendre son point de données inutilisable. « Vous voyez ce que je viens de faire ? J’ai failli tout gâcher », dit-elle en montrant la petite étiquette « à faible teneur en sel » sur la boîte. Mme Mascitis se rend ensuite au rayon des surgelés, à la recherche d’une préparation de pâtes. Après avoir fouillé dans le congélateur, elle se résout à demander au gérant si le produit est en rupture de stock et lui dit qu’elle repassera. En raison des pénuries frappant les chaînes d’approvisionnement, il est plus difficile de vérifier des prix d’un mois à l’autre depuis la pandémie, car les produits sont souvent en rupture de stock, explique Mme Mascitis. Lors de la visite, une annonce diffusée par les haut-parleurs du supermarché demandait aux clients de faire preuve de patience car le magasin était confronté à des problèmes d’approvisionnement. En s’accroupissant pour relever le tarif d’un paquet de chips, Mme Mascitis constate une tendance qu’elle observe souvent ces derniers temps : la diminution des quantités. Le prix des chips est resté le même, mais le poids du contenu a diminué, passant de 340 à 310 grammes. « C’est ce qu’on appelle la réduflation. C’est une technique sournoise parce que le consommateur ne s’en rend pas toujours compte », précise Mme Mascitis. Chaque mois, le BLS contrôle les prix d’un échantillon pouvant aller jusqu’à 100 000 biens et services et 8 000 logements. L’agence détermine les articles à évaluer en utilisant les données recueillies lors de sondages sur les habitudes de consommation, afin de s’assurer que les mesures reflètent la façon dont les Américains dépensent leur argent — elle procède ainsi à une rotation sur certains produits tous les quatre ans. « Nous avons des règles très strictes en matière de collecte de données. Une personne qui dirige un magasin n’est pas formée pour le faire selon les critères qui permettent d’établir l’IPC », déclare Mme Greene, qui supervise Mme Mascitis et 65 contrôleurs des prix dans une zone qui englobe le New Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware, le Maryland, Washington, la Virginie et la Virginie-Occidentale. Elle ajoute que ce serait un fardeau pour les magasins de leur demander de remplir le rôle joué par l’IPC : « ils le feraient sans doute assez bien, mais assez bien, ce n’est pas suffisant pour nous. » Embauchée pour la première fois comme contrôleuse des prix pendant le boom inflationniste de 1978, Mme Greene raconte qu’elle voyageait à l’époque avec un coffre de voiture rempli de classeurs contenant des listes de prix à vérifier pour chaque article figurant sur la nomenclature de l’IPC, ainsi que de guides pour remplacer les produits manquants. Une fois son travail achevé, elle envoyait ses listes au siège du BLS à Washington, D.C. Au bureau, elles occupaient une salle de conférences entière avant leur transfert. Certains des collaborateurs à temps partiel du BLS — qui gagnent entre 18,91 et 30,44 dollars de l’heure — occupent ce poste depuis des décennies. Après s’être arrêtée de travailler pour élever sa fille, Casey Wensel, 63 ans, a cherché, il y a seize ans, un emploi à temps partiel où elle ne passerait pas ses journées dans un bureau. Elle a été déçue quand la crise sanitaire l’a contrainte à le faire. Au cours des deux dernières années, les contrôleurs des prix comme Mme Wensel se sont en effet principalement appuyés sur les sites Web des entreprises, dont ils complétaient les données avec des coups de téléphone. Mais de nombreuses sociétés ne répondaient pas, déplore-t-elle. D’autres problèmes liés à la pandémie sont abordés lors des nouvelles sessions de formation. Parmi eux, on trouve notamment la manière de se procurer les numéros de téléphone et les adresses électroniques des endroits où ils avaient l’habitude de se présenter, et comment évaluer les prix d’articles en ligne qu’ils ne connaissent parfois pas du tout. « Nous avons dû délivrer un enseignement pour les aider à reconnaître les différents types de soutien-gorge », explique Mme Mascitis, qui ajoute que les végétariens ont, eux, parfois du mal à déterminer le prix de la viande. « Presque tout le monde va être confronté à des sujets qu’il va vraiment devoir apprendre à connaître en travaillant pour l’IPC », conclut Mme Greene. (Traduit à partir de la version originale en anglais par Grégoire Arnould)

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