Pierre Ménès, d’intouchable à infréquentable

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

« Je ne m’occupe pas, je me morfonds. Je suis beaucoup dans cette maison, dans ce canapé. Et ma santé, précaire, n’arrange rien. » Voilà comment Pierre Ménès résume sa nouvelle vie. Le journaliste sportif, immobilisé par une aponévrosite plantaire, nous a ouvert ses portes après avoir été contraint de décliner un conventionnel restaurant parisien. Il fallait être raisonnable. Ses trois chiens ont d’abord signifié que nous étions devant le bon portail, avant que le propriétaire ne nous accueille. Une canne à la main, la démarche lente et périlleuse pour rejoindre son canapé face à l’écran. De ce point A ou point B, plusieurs trophées de carrière ou de rêve de gosses sont sur les murs. Un maillot dédicacé de son idole et joueur de basket Magic Johnson, ainsi qu’un maillot du footballeur monégasque Thomas Lemar, signé par l’ensemble des joueurs du club quand Ménès s’enlisait, quelques années plus tôt, dans son lit d’hôpital.

L’homme de 59 ans a accepté de revenir sur son quotidien. Nous l’avons fait dans son salon face à match de ligue 1, soit ce qui est devenu son activité majeure depuis dix-huit mois. Banni des plateaux, Ménès continue de répondre aux questions footballistiques des internautes sur les réseaux et sur son blog à chaque journée de championnat. Certains journalistes viennent à lui pour récolter des commentaires. Il intervient également sur une revue de paris sportifs. Une maigre occupation hebdomadaire qu’il entreprend seul dans sa maison au fin fond des Yvelines. Pour celui qui, un temps, était la figure incontournable du journalisme sportif, le contraste est saisissant. Rembobinons.

Août 2008, la chaîne Canal Plus lance sa nouvelle émission sportive du dimanche soir. Deux heures de programme chaque semaine pour débriefer l’actualité hebdomadaire du football et introduire le dernier match de la journée de championnat. Le Canal Football Club (CFC) est lancé. Hervé Mathoux présente l’émission au côté d’autres consultants ou d’anciens professionnels. Le CFC cartonne. Ménès, consultant du programme, est dans son jardin. L’émission gravite autour de lui. Il ne prend la parole que par intermittence, mais ses déclarations sont attendues. Ses analyses ne sont pas les plus expertes ou pointues, mais son franc-parler séduit. On ne demande pas des infos exclusives à Pierre Ménès, mais son avis. « J’étais le chroniqueur numéro 1 de l’émission numéro 1, j’en avais parfaitement conscience. Je pense n’en avoir jamais abusé », observe-t-il.

Je sais que je ne suis pas aimé. Je ne me cache pas derrière mon petit doigt, je suis clivant

Rares sont les consultants capables de clasher en direct le président de l’Olympique Lyonnais (OL), Jean-Michel Aulas, ou de plaisanter sur un plateau avec l’entraineur du Real Madrid, Carlo Ancelotti. Pierre Ménès parle de manière cru et fait fi de la forme. Une sorte de Laurent Baffie ou de Guy Carlier du journalisme sportif. Bref, un cas à part dans le club médiatique restreint des snipers. Sa cote de popularité explose un peu plus en 2017, quand il prête sa voix de commentateur au jeu vidéo FIFA. Ménès est intouchable, bien qu’il ne soit pas apprécié par ses confrères du métier. « Je sais que je ne suis pas aimé. Je ne me cache pas derrière mon petit doigt, je suis clivant. J’ai souvent dit tout le mal que je pensais du plateau de l’Equipe TV ou de RMC Sport. »

Août 2016, le CFC fait sa rentrée. Le plateau de Boulogne-Billancourt reçoit Antoine Griezmann, fraîchement désigné nouveau leader des Bleus après un championnat d’Europe magistral. L’émission est un événement. Une parmi tant d’autres. Elle est pourtant le point de départ de la nouvelle vie de Pierre Ménès. D’abord, parce qu’elle sera sa dernière avant sept mois d’absence. Le consultant de Canal Plus est hospitalisé pour une maladie du foie. Ménès subit deux greffes et s’éloigne de la télé pendant sept mois. Malgré son caractère clivant, il reçoit des messages de soutien de ses confrères. Notamment de Marie Portolano, sa collègue de plateau, dont les relations vont, plus tard, s’envenimer. Avec comme incipit, cette émission de rentrée.

Le 2 avril 2017, remis de ses opérations, Pierre Ménès revient sur Canal Plus. Le monde de la télévision et du journalisme se félicite. Pierrot est de retour. Il a maigri, sa démarche est moins fluide, mais le plateau l’acclame. « Je pensais qu’un paquet dirait “crèves“, et finalement non », commence-t-il une fois installé sur sa chaise. La carrière du journaliste redémarre par cet épisode attendrissant. Quelques années à prospérer de nouveau avant la descente aux enfers.

La loi de Twitter

Le 21 mars 2021, le CFC diffuse le documentaire « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste », réalisé par Marie Portolano. Le reportage est un recueil de témoignages de femmes, exerçant le métier, ayant subi la misogynie du milieu. Pierre Ménès accepte de s’entretenir, face caméra, avec la réalisatrice. Portolano révèle une anecdote le concernant : « Est-ce que tu te souviens, il y a quatre ou cinq ans, tu avais soulevé ma jupe devant tout le monde ? » L’interrogé ne s’en souvient pas, interloqué. Et pour cause, l’épisode en question se déroule lors de la dernière émission de Ménès avant son hospitalisation. Il expliquera n’en avoir aucun souvenir, ce qui ne facilite pas la compréhension de la polémique qui va suivre. Surtout quand, et dans le public et sur le plateau, personne ne peut témoigner. « Je ne dis pas que je n’ai rien fait, je dis que je ne m’en souviens plus, ce qui est très différent. J’ai un gros point d’interrogation sur cette histoire. Ma femme, elle, n’en croit pas un mot », confie-t-il.

Au départ, la séquence est coupée et n’apparaît pas lors de la diffusion. La revue les Jours révèle que la production a voulu protéger son consultant et provoque le tollé sur les réseaux. L’épisode de la jupe fuite, c’est le début du tourbillon. Des internautes rediffusent des vidéos de lui embrassant Isabelle Moreau en 2011 ou encore Francesca Antoniotti en 2016, au milieu de plateaux hilares. « Ces images tournaient en boucle sur YouTube depuis cinq ans, personne n’a jamais rien trouvé à redire, personne ne m’en a jamais parlé » souligne-t-il.

Ce qui me sidère, c’est que la présomption d’innocence soit bafouée en France. Et surtout, que les accusations soient totalement disproportionnées par rapport aux faits.

L’entretien en question est finalement publié le lendemain dans l’émission Touche pas à mon poste, et finit de l’accabler. Forcé par le groupe Canal, Ménès se rend, contre sa volonté, sur le plateau de Cyril Hanouna. Le souvenir est difficile, et reconnaît auprès de nous : « J’ai été archi nul. Je ne savais pas comment me défendre tellement la situation me dépassait. » Ses excuses en direct de C8 peinent à convaincre. L’invité semble regretter l’époque dans laquelle « on ne peut plus rien dire, rien faire » plus que ses actes. Intervention ratée, qui finit de l’achever sur la toile à coup de « rends tes organes ».

Dans la semaine qui suit, Canal Plus suspend son chroniqueur jusqu’à nouvel ordre. La conséquence d’un phénomène médiatique auquel le groupe Canal ne peut pas rester indifférent. Surtout quand, en interne, des syndicats poussent pour l’éviction du journaliste. Tout comme EA Sport, l’agence de production du célèbre jeu vidéo FIFA, qui annonce se séparer du journaliste, sur Twitter. Tout un symbole. « Ça m’a fait plus de mal, en termes de retombée, que le documentaire » nous raconte-t-il. La semaine se poursuit, Ménès continue d’être en pôle position sur l’accablant TopTendance du réseau social. « Ce qui me sidère, c’est que la présomption d’innocence soit bafouée en France. Et surtout que les accusations soient totalement disproportionnées par rapport aux faits. » Ménès estime être jeté en pâture et prendre pour d’autres. Un lynchage qui en glace certains : « Si on nous rattrapait pour ce qu’on faisait dans les années 90, on serait déjà tous en taule » reconnaît auprès de nous un ancien journaliste sportif de Canal Plus.

La loi du métier

En décembre dernier, alors en train de se reconstruire, une nouvelle affaire éclate contre le journaliste. Une hôtesse du Parc des Princes l’accuse d’avoir posé une main sur sa poitrine dans les loges lors du match PSG Nantes en novembre 2021. À nouveau, l’ancien consultant est au cœur de l’attention. Cette fois, il n’attend pas pour se défendre. « J’ai six témoins, elle en a aucun, sur aucune vidéo de la surveillance, on ne me voit m’approcher d’elle » assure l’accusé. Une enquête est en cours. Son avocat Maître Derambarsh se dit confiant : « ces accusations sont totalement mensongères et ne mèneront à rien. » En contrepartie, le clan Ménès a porté plainte pour diffamation et calomnie, le procès, reporté une première fois, aura lieu en mars prochain.

Toutes les personnes que je croise sont bienveillantes. Je n’ai pas eu depuis deux ans une seule personne qui m’ait agressée verbalement.

Beaucoup d’affaires médiatiques sur un seul homme, qui, pourraient dégoûter du métier. « Je n’ai jamais eu d’illusions sur ce métier. Être journaliste, ce n’est pas faire parti d’un club ou d’une caste. J’ai très peu d’amis journalistes.» À ce petit jeu, Pierre Ménès n’oublie rien. Exemple : L’Equipe, rédaction pour laquelle il a travaillé 21 ans en tant que pigiste : « Ils ont fait seize papiers sur les affaires. Ce sera quatre lignes quand je serai relaxé » annonce-t-il.

Même s’il reconnaît ne pas être facile d’accès, Ménès ne reçoit quasiment aucune visite. Ses déplacements, hors contexte médical, sont de plus en plus rares. « Certains en ont profité pour couper tout contact. » Ceux qui restent après la tempête se comptent sur les doigts d’une main. Parmi eux, le présentateur CNews Pascal Praud, ou encore la journaliste sportive Estelle Denis. Cette dernière était d’ailleurs son témoin de mariage le 24 juin dernier. D’autres collègues se joignent à lui pour l’occasion. Dominique Grimault, journaliste de l’Équipe participe à la fête. Si beaucoup se sont éloignés, d’autres l’ont soutenu dès le départ. En privé, pas en public, pour ne pas y laisser leur peau. Triste loi du métier. «Quand on est un sniper et qu’on s’habitue à envoyer des mines en permanence, une fois dans la merde personne n’est là pour te relever » observe pour nous un confrère du métier.

Loin des plateaux parisiens, les fans des foots, eux, font fi de la philosophie metoo. Hors de la bulle médiatique, il narre un contraste réel : « Toutes les personnes que je croise sont bienveillantes. Je n’ai pas eu depuis deux ans une seule personne qui m’ait agressée verbalement. » La plupart attendent son retour dans le CFC, tant dis que le programme dégringole dans les audiences. Même s’il ne regarde plus l’émission, Ménès reconnaît que ce rendez-vous de la semaine lui manque. Aujourd’hui, les journées sont longues dans ce canapé, ses trois chiens à ses côtés, face à l’écran de télévision qui diffuse tous les matchs de la ligue 1. En attendant le procès en mars prochain et que justice soit faite, Ménès reste dans cette maison des Yvelines qu’il souhaite quitter au plus vite pour les bords de mer, et tirer un trait sur ce lieu synonyme de dépérissement :  « J’ai beaucoup souffert, beaucoup pleuré. Je ne suis pas encore passé à autre chose. »

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