Macron/Zemmour: toute une histoire

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

En politique, il y a la bataille des chiffres, mais il y a aussi celle de l’Histoire. Et sur ce champ de bataille, Emmanuel Macron ne retient pas ses coups. En se rendant à Vichy, le président semblait voir la recherche historique comme l’obligation d’une bienséance. Dans le viseur: Eric Zemmour…


À Vichy, le président de la République a déclaré : “Gardons-nous de manipuler l’Histoire, de l’agiter et de la revoir… L’Histoire est écrite par les Historiennes et les historiens, c’est une bonne chose de s’y tenir”. La langue française dévoyée par le président jamais en retard d’un progressisme déstabilisateur ! À “L’heure des pros” du 8 décembre sur CNews, nous avons pu débattre de cette approche de l’Histoire par Emmanuel Macron en prenant pour exemple la défense de Philippe Pétain par Me Jacques Isorni dont les procès historiques ont été racontés par Gilles Antonowicz, présent à l’émission, dans un excellent livre, Isorni, publié aux Belles Lettres.

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On comprend bien, dans la dénonciation de la manipulation de l’Histoire, la critique présidentielle implicite des positions jugées parfois provocatrices d’Eric Zemmour.

Derrière l’apparent consensus qu’Emmanuel Macron peut susciter sur ce plan, en revanche doit être discutée cette idée que “l’Histoire serait écrite par les historiens”. Comme si l’Histoire était écrite une fois pour toutes alors qu’elle ne cesse d’être revisitée, réexaminée, bouleversée, confirmée, nuancée par mille recherches, mille découvertes, par la multitude des regards et des savoirs qui viennent se poser sur elle dans la liberté d’une analyse critique et documentée.

L’investigation historique est de la sorte profondément limitée par le caractère idéologique de la perception qu’on en a et qui conduit à éliminer tout sachant et historien qui ne seraient pas, selon certains, du bon côté de l’Histoire.

Il ne peut y avoir de limites au droit de l’investigation historienne. Cette volonté ne me semble pas contradictoire avec le fait qu’il y a des vérités incontestables – par exemple l’Holocauste – mais qu’avoir éprouvé le besoin d’inscrire cette certitude dans la loi Gayssot est une fausse bonne idée: elle a donné envie à des malades de la contradiction et à des épris de l’aveuglement de s’y opposer par principe, et elle a donné à bon compte une aura sulfureuse de martyrs de la liberté d’expression à des personnalités qu’un débat libre et démocratique aurait davantage réduit au silence.

Gilles Antonowicz. Capture d’écran Youtube.

Que des réalités soient évidentes – Napoléon a existé, les chambres à gaz aussi – ou non, des destins exemplaires ou non, des périodes controversées ou non, l’Histoire est un immense chantier et se caractérise, si nous sommes dans une démocratie authentique où rien d’autre que la vérité n’est à atteindre, par l’obsession scrupuleuse d’ajouter chaque jour sa petite pierre à l’édifice du “certain”. Rien ne me semble pire que la propension actuelle à constituer la recherche historique comme l’obligation d’une bienséance. Il convient que les sujets historiques ne soient pas librement abordés, appréhendés, choisis mais relèvent du convenable et de la décence. La remarquable biographie L’Énigme Pierre Pucheu a été pauvrement mise en lumière parce qu’il était insupportable de consacrer son étude à un tel personnage. Cette dérive est désastreuse qui a introduit la moraline dans une matière qui devrait plus qu’ailleurs la rejeter.

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Il me semble qu’au-delà de la perversion de l’immobilisme, et sans doute pour donner bonne conscience à celui-ci, un autre poison menace gravement, et de plus en plus à notre époque faussement ouverte mais réellement crispée, la liberté historique.

Il s’agit du fait que les thèmes sensibles – par exemple Vichy ou la guerre d’Algérie – sont octroyés directement ou à l’initiative du pouvoir à des historiens de la même eau, de la même conviction, soumis à la même tentation de ne pas tolérer, dans leurs investigations et conclusions, quoi que ce soit qui viendrait altérer l’Histoire éthique dont ils sont les vecteurs fiers et complaisants.

Benjamin Stora remet son rapport au président Macron, le 20 janvier 2021, Palais de l’Elysée
© STEPHANE LEMOUTON-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01000815_000010

Reprenons l’exemple de Vichy : il est tout à fait normal qu’on ait eu Robert Paxton, ceux qu’il a influencés, Laurent Joly et autres spécialistes adeptes du même point de vue, mais pourquoi un historien de la qualité d’Alain Michel n’a-t-il pas été systématiquement lu et questionné sur ce même sujet ? En même temps et sur le même mode que les autres ? La manière de présenter cet historien israélien, au prétexte qu’Eric Zemmour l’a mentionné, le condamne à être perçu comme un dissident, un iconoclaste alors qu’il est tout à fait remarquable. Il suffit de lire l’entretien qu’il a donné à Causeur le 25 novembre.

On sent bien que certains, parce qu’ils transmettent une vérité qui n’aime pas se frotter à celle des autres et qu’en général les médias dominants valident, revendiquent d’être les propriétaires exclusifs de l’Histoire mais s’il y a un domaine où cette volonté d’appropriation est à la fois scandaleuse et inepte (un barrage impossible contre les heureux débordements de la recherche !) c’est bien celui de l’Histoire. Elle n’est à personne précisément parce qu’elle appartient à tous. L’investigation historique est de la sorte profondément limitée par le caractère idéologique de la perception qu’on en a et qui conduit à éliminer tout sachant et historien qui ne seraient pas, selon certains, du bon côté de l’Histoire. On sacrifie ainsi délibérément au profit d’autres – ainsi Benjamin Stora serait le seul spécialiste de l’Algérie – des personnalités et des compétences qui n’ont pas le droit de participer à l’élaboration collective de la vérité mais sont vouées à se tenir en marge, comme si elles n’étaient pas aussi légitimes que les “officielles”.

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Ainsi dans sa conception de l’Histoire, Emmanuel Macron, pour pourfendre la manipulation et, sous elle, Eric Zemmour, devrait prendre garde à ne pas sembler justifier l’immobilisme. La mort intellectuelle au détriment de la vie de l’esprit et des belles et imprévisibles explorations des vrais chercheurs.

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