«La société ingouvernable?» – la chronique de Raphaël LLorca

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Aux lendemains du second tour des législatives, c’est le mot qui est sur toutes les lèvres, avant même ceux de « séisme » et de « gifle », plus classiquement utilisés aux lendemains de scrutins qui prennent la forme d’un revers pour le pouvoir en place : « ingouvernable ». Un mot que l’on retrouve aussi bien en une du Parisien et du Figaro, que dans les éditos de Cécile Cornudet (Les Echos) ou de Thomas Legrand (France Inter). Devant l’échec de la majorité présidentielle à former une majorité absolue à l’Assemblée nationale, la première ministre Elisabeth Borne a appelé à constituer une « majorité d’action », s’imaginant aller solliciter, au gré des textes, ici l’appui de la droite, là l’appui de la gauche. L’exemple de Michel Rocard en 1988 est dans tous les esprits ; à ceci près qu’à l’époque, il lui manquait 15 députés, pas 44. A en croire le journal Le Monde, le camp présidentiel lui-même ne croirait pas à ce scénario de majorités construites au cas par cas : « Au sommet de l’Etat, on s’attend à une paralysie totale de l’Assemblée nationale, qui pourrait déboucher sur une crise institutionnelle. » Revenons cinq ans en arrière. A la même époque, on a vu fleurir moultes analyses sur « l’intelligence politique des Français » qui, entre les deux tours des législatives, auraient décidé, en toute sagesse, de rééquilibrer le rapport de force politique. Le 11 juin 2017, au soir du premier tour des législatives, les premières projections laissaient présager une Assemblée nationale composée de 400 à 455 députés LREM et MoDem. Du jamais vu sous la Ve République. Une semaine plus tard, ce sont finalement 308 députés de la majorité présidentielle qui font leur entrée à l’Assemblée – la majorité absolue est acquise, mais elle est bien moins écrasante qu’escomptée. Contre-pouvoirs. Une petite musique rassurante s’est installée : à l’écoute des commentateurs, c’est comme si les Français avaient intériorisé les maximes de Montesquieu, pour qui tout pouvoir excessif rend nécessairement aveugle et sourd. Attentifs aux contre-pouvoirs, les Français auraient sciemment opéré une sorte de correctif politique. Si cette conception d’un « peuple politique » est largement fantasmée, il est frappant de la voir revenir dans le débat public comme clé de lecture des résultats des dernières législatives. « On croirait une Assemblée élue à la proportionnelle », note Jean-Michel Salvator dans Le Parisien. Autrement dit : les Français réaliseraient par leur vote le rééquilibrage de la représentation nationale que la réforme constitutionnelle promise par Emmanuel Macron en 2017 aurait dû permettre. Une autre thèse coexiste dans le débat public, celle du vote-sanction. Sanction d’un manque de clarté vis-à-vis de son projet politique. « Pourquoi les électeurs lui auraient-ils donné une majorité dès lors qu’il ne leur a jamais dit ce qu’il en ferait ? », s’interroge Alexis Brezet dans Le Figaro. Sanction vis-à-vis d’une stratégie de neutralisation de la campagne des législatives, versant dans l’esquive des débats et donnant le sentiment de dissoudre le fait même de battre campagne, sous couvert que le pays soit « fatigué », aux dires du chef de l’Etat lui-même. Il existe une troisième interprétation possible. Prenons au sérieux la fonction symbolique de l’Assemblée nationale qui, en tant qu’expression de la représentation nationale, est censée se faire le reflet de la société : si l’Assemblée est ingouvernable, n’est-ce pas parce que c’est la société tout entière qui l’est devenue ? Insoumissions. Dans un livre très stimulant, précisément intitulé La société ingouvernable (La Fabrique, 2018), le philosophe Grégoire Chamayou propose une plongée dans les mouvements contestataires des années 1970 à l’aune du concept foucaldien de « crise de la gouvernabilité », compris au sens d’une remise en question de l’ensemble des procédés par lesquels les hommes se dirigent les uns les autres – à l’échelle des entreprises, des gouvernements, comme du foyer. « Partout, ça se rebiffait, écrit Chamayou. Aucun rapport de domination n’y échappait : insoumissions dans la hiérarchie des sexes et des genres, dans les ordres coloniaux et raciaux, de classe et de travail, dans les familles, sur les campus, sous les drapeaux, dans les ateliers, dans les bureaux et dans la rue. » Il est tentant de mettre en relief les deux périodes : hier, multiplications des indisciplines ouvrières massives pour protester contre l’aliénation à l’usine ; aujourd’hui, explosion du nombre de démissions en réponse au manque de sens du travail de bureau. Hier, émergence de puissantes contre-cultures en rupture avec l’ordre social dominant (Woodstock, la Beetle de Volkswagen) ; aujourd’hui, des mouvements comme les Gilets jaunes ou #MeToo se structurent autour de référentiels culturels et symboliques communs. Hier, c’était l’acceptabilité du système capitalisme qui était discutée – d’où la grève comme mode de contestation le plus répandu. Aujourd’hui, c’est plutôt l’acceptabilité du système démocratique qui est en jeu – d’où l’abstention comme nouveau mode de contestation majoritaire. Au fond, les formes et les modalités de contestation ont évolué, mais la crise de gouvernabilité est sensiblement la même. Qu’il se rassure, donc : Emmanuel Macron n’est pas le seul à être confronté à une Assemblée « ingouvernable ». À suivre la réflexion proposée par Grégoire Chamayou, c’est aussi le cas de tous les parents, professeurs et dirigeants d’entreprise aujourd’hui. « Gouverner l’ingouvernable » : beau comme un intitulé de cours de leadership. Raphaël LLorca, communicant, est expert associé à la Fondation Jean Jaurès. Auteur de La marque Macron (L’Aube, 2021), et des Nouveaux masques de l’extrême droite (L’Aube, Fondation Jean-Jaurès, 2022)

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