La nature en ville, arme anti-réchauffement climatique

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Les villes ne couvrent que 3 % de la surface de la Terre. Mais elles abritent 60 % de sa population et émettent plus de 70 % des gaz à effet de serre de la planète. Cette extrême concentration démultiplie les effets du réchauffement : dans les agglomérations d’Asie du Sud, les canicules exceptionnelles de 2019 et 2022, les inondations de 2020 ont provoqué des milliers de morts et, selon l’ONU, le nombre de ces morts pourrait croître de 60 % dans les décennies à venir. Les pertes et coûts économiques associés sont énormes et appelés à croître dans les mêmes proportions. La plupart des grandes villes de nos pays développés à climat tempéré ne subissent pas encore de tels chocs, mais en Australie ou sur les côtes Ouest et Sud des Etats-Unis, les « incidents » climatiques graves et coûteux se multiplient. L’Europe a pris très tôt conscience des enjeux liés à l’impact des phénomènes naturels sur les villes. Ce fut un des moteurs de la création des sociétés de service à l’environnement comme Suez ou de la Compagnie générale des eaux, l’ancêtre de Veolia, dès la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, les grandes villes commencent à s’adapter au changement climatique, par exemple en modifiant profondément les outils de mobilité ou les sources d’énergie, en ligne avec les priorités de tous les pays développés. Qualité de vie. Cependant, une particularité des politiques urbaines est l’attention qu’elles portent au fait de mieux gérer et développer leurs espaces verts : en Europe, leur surface dans les grandes villes a cru de 38 % en vingt ans. Ce phénomène n’est certes pas universel : aux Etats-Unis, une ville en forte croissance comme Houston a perdu dix millions d’arbres entre 1990 et 2000. Néanmoins, jusqu’à présent, cet intérêt résulte surtout de la demande des habitants et de l’apport des espaces verts à leur qualité de vie. Ces espaces constituent pourtant un véritable outil de lutte contre le réchauffement et ses effets. Les arbres des villes américaines absorbent près de 90 Mt de CO2 par an et en stockent plus de 2.5 milliards. Soit l’équivalent de l’empreinte carbone de 5 millions d’Américains… ou de 10 millions de Français. Les villes commencent à peine à le réaliser. Une part importante de leur décarbonation va devoir être apportée par une gestion nouvelle de leurs ressources naturelles. Au plan mondial, il est estimé que les solutions basées sur ces dernières peuvent produire un tiers de la décarbonation nécessaire pour rester sous le seuil de 2°C de réchauffement. Ces solutions offrent trois avantages qui leur sont propres. D’abord, elles sont bon marché : le coût moyen d’une tonne de CO2 supprimée se situe entre 10 et 20 dollars, contre plus de 50 au minimum pour la capture de carbone (qui sera néanmoins nécessaire). Ensuite, elles offrent des bénéfices complémentaires gratuits et importants, comme la protection de la biodiversité, la régulation de l’humidité et des effets des fortes pluies. Enfin, elles sont immédiatement disponibles. Des réussites ponctuelles confirment ce diagnostic. A Medellin, en Colombie, la refonte du plan d’urbanisme accompagnée d’un vaste plan de plantations a réduit la température moyenne de 2°C. Outils sophistiqués Néanmoins, la mise en œuvre de ces solutions au service de la décarbonation et à l’échelle nécessaire exige un regard différent sur la nature en ville. Il s’agit désormais de la concevoir comme un actif complexe, intégré et susceptible d’une gestion économique et technique semblable à celle des grandes infrastructures. Comme elles, les espaces verts urbains sont, du point de vue technique, des outils sophistiqués dont l’efficacité exige le déploiement de multiples technologies avancées. Il s’agit, par exemple, de créer des bases de données exhaustives et continues des ressources végétales, de suivre leur état de santé et leurs risques, de mesurer la biodiversité associée et son évolution, etc. Ceci suppose l’emploi de capteurs, de logiciels et d’outils d’intelligence artificielle spécifiques à ces mesures complexes du vivant sous toutes ses formes. De son côté, la biotechnologie végétale commence à proposer de nouvelles manières de protéger, adapter et développer les plantes. Et bien sûr, les outils intelligents de gestion des flux ou de la maintenance vont permettre la transformation des métiers de terrain, faciliter et enrichir le travail d’équipes souvent jeunes et « digital natives ». Les villes sont ainsi confrontées au même problème que les entreprises : comment transformer la gestion d’un actif complexe et de grande valeur en intégrant une myriade d’outils de la tech ? L’expérience montre qu’acquérir et installer des outils ici ou là est décevant. Ces outils ne sont efficaces qu’avec une refonte d’ensemble de la gestion et de l’organisation. Inversement, maîtriser ces outils ne suffit pas : les tentatives des Gafam de gérer des quartiers, comme celle de Google à Toronto, échouent parce que ces géants mondiaux ne connaissent pas les particularités et les complexités sociales ou politiques des villes. Expertises. Si elles partagent des problématiques communes avec les entreprises, les villes ne sont pas des entreprises. C’est en articulant leurs expertises propres avec celles de sociétés dédiées à la gestion des espaces verts et maîtrisant l’ensemble des outils et de la tech désormais nécessaires que les villes vont pouvoir mobiliser leurs ressources naturelles et pouvoir lutter contre le réchauffement. C’est la décision déjà prise par de grandes agglomérations comme celle de Manchester : elle a décidé de planter 3 millions d’arbres, ce qui constitue un défi industriel et technologique. Du point de vue économique, très peu de villes ont évalué la valeur de leur patrimoine naturel. Manchester vient de faire ce travail et estime que la valeur de remplacement de ses arbres dépassait 5 milliards d’euros. De même, très peu évaluent la rentabilité de l’investissement dans les espaces verts, que des études américaines situent entre 1,5 et 4. Le regard sur ces actifs naturels doit évoluer pour prendre justement en compte cette énorme valeur et la rentabilité d’y investir. Il va en résulter de nouvelles manières de financer la mobilisation et l’accroissement des ressources naturelles urbaines, qui ne relèveront plus seulement du budget municipal, forcément très limité, mais d’instruments financiers employés pour développer des infrastructures. Entreprises concernées Et ce qui vaut pour les villes va valoir aussi pour les entreprises qui s’y trouvent. Par exemple, les promoteurs doivent désormais intégrer dans leurs chantiers le respect et même l’accroissement de la biodiversité, des plantations ou des sols. La grande distribution est aussi partie prenante, avec des contraintes particulières, car elle est une des plus importantes causes d’artificialisation des sols. Et c’est l’un des secteurs qui contrôlent le moins leur facture carbone : 85 % ou plus des émissions de la distribution sont dus à ses approvisionnements (agriculture, élevage, transports…) et à la consommation de ses produits (emballages, déchets…). Les métiers de la logistique rencontrent une problématique similaire. Là aussi, c’est en travaillant avec les quelques acteurs spécialisés que ces grands secteurs d’activité parviendront à élaborer des solutions basées sur la nature. Ce n’est désormais plus une option. Le temps n’est plus aux solutions cosmétiques. Les contentieux se multiplient contre des très grandes sociétés accusées de greenwashing, de déclarations mensongères ou même de ne pas faire assez. Près de 40 plaintes pénales ont été déposées à ce sujet contre des entreprises en 2021, soit le double de 2020. Les motifs vont se multiplier au fur et à mesure que les politiques de lutte contre le changement climatique se durcissent et que les législations se précisent. Hier, la gestion des espaces verts urbains était une collection de précieux savoirs artisanaux destinés à l’agrément et à la qualité de la vie en ville. Désormais, c’est un outil indispensable de la lutte contre le réchauffement, une expertise fondée sur la science. Son efficacité finale repose néanmoins sur des savoirs artisanaux souvent difficile à évaluer, mais aussi sur la compréhension et le respect de ces irréductibles particularités qui font la magie unique d’une ville.

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