«La liberté, une lutte permanente» – par Edouard Philippe

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Cet article est paru en premier sur https://www.lopinion.fr/

https://beymedias.brightspotcdn.com/81/9a/3cbb7bb84691b8a5eb33b160209b/edouard-philippe-sipa.jpg

L’étincelle de la liberté n’éclaire pas toujours là où l’attend. C’est ce que nous raconte Philippe Labro dans La Traversée. Son professeur de français, M. Turner, est infirme et malade. « Son corps tout entier n’était qu’une vivante et permanente douleur », écrit-il. Mais quand ce maître leur lit Walt Whitman, il leur apprend la liberté. Et des années plus tard, quand Philippe Labro se bat, à son tour, contre une maladie qui le conduit en réanimation, il se souvient de ce que ce professeur incarnait : l’affirmation d’une liberté de l’esprit, d’une autonomie de la vie intellectuelle, qui l’emportent sur les servitudes du corps, de la maladie, de la vie. Les témoignages qui racontent l’horreur concentrationnaire ne disent pas autre chose : même quand on veut anéantir l’humanité de l’homme, le souffle de la liberté peut demeurer au plus profond de soi-même. Rien de plus intime, et de plus politique en même temps, que la liberté. Elle est toujours un combat. Individuel et collectif, permanent et exigeant. Son principal ennemi n’est pas d’abord l’Etat, le poids des normes, le regard des autres, les grandes compagnies internationales, mais soi-même. L’ennemi de la liberté, c’est le refus de penser, d’agir, de vivre par soi-même. C’est la lassitude, le renoncement. L’ennemi de la liberté, c’est tout ce qui nous conforte. Les habitudes, auxquelles on ne parvient plus à s’arracher. Les servitudes volontaires, si douces soient-elles. L’enfermement dans les réseaux sociaux, qui ne nous reflètent plus que nos propres certitudes, renvoyées à l’infini. La liberté est une conquête perpétuellement recommencée. Un dérangement, qui bouge les lignes. Le pire, pour l’homme et pour une société, serait de concevoir la liberté comme un état, comme une donnée ou comme un cadre qui seraient acquis et qu’il faudrait préserver frileusement, comme une dépouille. Clef. Comme le proclamait Sieyès en 1791, la liberté n’est pas « un dépôt d’abstractions, dont le législateur se serait réservé la clef pour n’en laisser sortir que peu à peu et à son gré quelques parcelles. […] C’est le citoyen qui tient la clef de sa propre liberté, avec la seule obligation de ne jamais désobéir à la loi ». La liberté est donc un effort sur soi-même, parfois contre soi-même. Elle n’est pas l’absence de contraintes. L’une des tensions politiques majeures des systèmes démocratiques et libéraux consiste à favoriser l’expression de la liberté au sein d’un cadre qui assure aussi la sécurité, notamment des plus fragiles. Et le champ des possibles peut se réduire comme peau de chagrin sous la pression des circonstances. Quand la première vague de Covid-19 est survenue, nous avons dû prendre des décisions qui restreignaient temporairement nos libertés. Elles ont été votées dans un cadre démocratique, avec un contrôle de l’activité des exécutifs qui n’a jamais été interrompu. Pendant cette période exceptionnelle et même dans des conditions dégradées, le pouvoir exécutif, lorsqu’il produisait des normes, est demeuré soumis au contrôle du Parlement et au contrôle du juge. Prétendre que ces mesures auraient été anti-démocratiques est infiniment hypocrite et méprisable. Rideau de fer. Nos démocraties libérales ne sont pas des régimes faibles. Elles ont su résister à des crises d’une intensité extrême – la guerre, le terrorisme, la pandémie – qui les ébranlent de l’intérieur et de l’extérieur. L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, en menaçant la liberté d’un peuple à disposer de son territoire, de sa souveraineté nationale, de son destin, réactive une grammaire et un vocabulaire que nous pensions avoir enterrés, ceux de la guerre froide. La menace d’un nouveau rideau de fer qui scinderait l’Europe en deux camps, celui de la liberté et celui d’un écrasement de la liberté, se fait plus pressante. Il faut relire Vie et destin de Vassili Grossman, qui est l’un des plus grands romans de la liberté contrariée, mais invincible. Ce roman, dont l’auteur ne connut jamais la publication car le KGB lui en avait confisqué tous les manuscrits, décrit la victoire russe sur le nazisme, autour de la bataille de Stalingrad. Mais en montrant la symétrie entre les totalitarismes nazi et soviétique, il suggère que la victoire de l’URSS consacre la défaite de la liberté pour le peuple russe. Avant de se suicider, un révolutionnaire dit à l’un de ses compagnons de détention : « Nous n’avons pas compris ce qu’est la liberté. Nous l’avons écrasée. Marx aussi l’a sous-estimée : elle est la base et le sens, elle est l’infrastructure des infrastructures. Sans liberté, il n’y a pas de révolution prolétarienne. » Et, un peu plus loin, le narrateur écrit : « Le glorieux soulèvement du ghetto de Varsovie, de Treblinka et de Sobibor, le gigantesque mouvement de résistance qui s’empara de dizaines de pays asservis par Hitler, les soulèvements qui eurent lieu après la mort de Staline à Berlin en 1953, en Hongrie en 1956 et ceux des camps de Sibérie et d’Extrême-Orient, les mouvements en Pologne, les mouvements étudiants pour la liberté de pensée dans de nombreuses villes, les grèves dans de nombreuses usines, tout cela a démontré que l’instinct de liberté chez l’homme est invincible. Il a été étouffé mais il a toujours existé. L’homme, condamné à l’esclavage, est esclave par destin et non par nature. » Il existe beaucoup de manières de tuer la liberté, en soi ou chez un peuple. Certains essayent aussi de la diviser, en prônant la liberté économique tout en écrasant les libertés individuelles. Ou l’inverse. La vérité, la mienne en tous cas, c’est que la liberté est un tout, et que lui faire confiance, c’est probablement faire confiance à l’une des aspirations les plus nobles, les plus fortes et les plus nécessaires de l’homme.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*