Frédéric Pajak, l’art de la mélancolie

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Un livre de Pajak est toujours une plongée dans un monde vertigineux. Celui des souvenirs, des tourments et de la grande littérature. J’irai dans les sentiers, qui nous mène sur les traces de Lautréamont, Rimbaud et Germain Nouveau n’échappe pas à la règle.


L’Europe est peuplée de fantômes. Comme le sont la littérature, nos rues et nos musées, nos salles de bistrots. C’est le continent des âmes vagabondes et des regards tendus vers le passé.

« J’aime le passé, dit le personnage de La Ronde, le film de Max Ophüls tourné dans une Vienne de carton-pâte, c’est tellement plus reposant que le présent et plus rassurant que l’avenir. »

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Cependant, le passé n’est pas forcément un refuge confortable. Lorsque les souvenirs s’animent et que la mémoire travaille, il devient un vaste champ labouré en tous sens dans lequel il est difficile de trouver son chemin. C’est pourquoi Frédéric Pajak trace le sien. Se retournant sur lui-même, son imaginaire hanté par les lettres et les beaux-arts, il invente les routes et les sentiers qui relient Paris à Turin, Trieste à Lausanne, Berlin à Lisbonne, Milan à Bruxelles… et rencontre Friedrich Nietzsche, Cesare Pavese, James Joyce, Arthur Schopenhauer, Walter Benjamin, Ezra Pound, Fernando Pessoa… Ils peuplent son œuvre. Il en a fait ses amis fidèles.

Lautréamont. F. Pajak.
Germain Nouveau. F. Pajak.

On apprend davantage du panthéon de Frédéric Pajak au fil de ses livres. Son nouvel opus, J’irai dans les sentiers, associe la jeunesse de l’auteur aux vies tourmentées de trois grands esprits, trois grandes plumes, trois incompris : Isidore Ducasse (Lautréamont), Arthur Rimbaud et Germain Nouveau, poète « égal de Rimbaud », selon Aragon. C’est aussi une déclaration d’amour, de passion pour la poésie. « La prose d’Isidore Ducasse nous avait ébranlés. Pour ma part, ma préférence devait aller à Poésie I et Poésie II, insolites brochures brèves et définitives, faites de retournements de maximes célèbres. Ducasse édita le premier des Chants de Maldoror à vingt-deux ans ; Rimbaud vit son premier poème publié à seize ans ; quant à Germain Nouveau, que je lirai plus tard, il publia ses premiers textes à vingt et un ans. Deux de ces trois poètes, très jeunes, venaient d’entrer avec effraction dans nos fragiles cerveaux d’adolescents ; ils nous avaient emportés dans la furie de leurs mots, dans leur exaltation. » L’exaltation, Pajak la découvre à 17 ans, au début des années 1970, avec la littérature, certes, mais aussi avec les premiers émois que lui inspire la belle Marie. C’est l’été, il fait beau, ils voyagent en Italie, sont à Rome et se baignent à Ostie. Entre-temps, le lecteur a suivi l’aventurier Rimbaud à Aden et le mystique Nouveau entre Alger et Compostelle. « Toute l’enfance se construit sur des contes, des légendes, des mythes, avec leur lot d’épouvante. J’ai gardé de solides amitiés avec quelques fantômes exercés aux terreurs nocturnes. Isidore Ducasse s’est souvenu de ces mêmes fantômes, lui qui a voulu dorer le blason du Mal, avant de pactiser avec le Bien. » Pajak assume pleinement sa mélancolie. Elle est le ciment qui maintient tous ses souvenirs, qui leur permet, à lui comme à eux, d’exister. « J’ai le goût du lendemain, écrit-il, même si, ou surtout si, ce lendemain me conduit à des sensations anciennes qui perdurent, preuve que le temps s’est fortifié en moi, et qu’il me fait vivant, et gai, et désespéré – jamais amer. »

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Frédéric Pajak est aussi un grand dessinateur. Ses livres s’enrichissent de superbes planches et J’irai sur les sentiers en est rempli. Presque à chaque page. Ces encres noires aux contrastes crus participent directement de cette atmosphère si particulière et immédiatement reconnaissable. Ce sont des visages en gros plan, des vues de villes et des paysages, des galets et des chats somnolents. Ce ne sont pas des illustrations de texte. C’est une autre narration, un autre récit, dans une autre langue, mais qui raconte la même histoire. Pajak est de ces auteurs que l’on veut remercier et, pour ce faire, on pense à Beckett, qui a écrit à Cioran : « Dans vos ruines, je me sens à l’abri. »


Frédéric Pajak, J’irai dans les sentiers, Noir sur Blanc, 2021.

J’irai dans les sentiers: Rimbaud, Lautréamont, Germain Nouveau

Price: 25,00 €

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Jusqu’au 2 décembre, exposition des dessins de Frédéric Pajak à la galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Université, 75007 Paris – www.galeriemartinegossieaux.com

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