Finkielkraut: la littérature contre l’idéologie

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

L’ère froide de l’après littérature, dans laquelle nous nous enfonçons, nous prive de précieux outils permettant d’élucider l’existence ou d’aimer.


Qu’est-ce que l’ère de « l’après-littérature » que décrit Alain Finkielkraut dans son nouvel essai paru chez Stock ? C’est l’ère du militantisme et de la certitude, l’ère qui hait la nuance, qui ne s’embarrasse pas du doute et conçoit mal la controverse. « Pour la pensée post-tragique et postlittéraire, il n’y a pas de brouillard. Tout, toujours, est clair », déplore le philosophe dans son nouveau livre. Certains croyaient naïvement que la destruction du Mur de Berlin coïnciderait avec la fin des idéologies vitupérantes : voilà que trois décennies plus tard, elle contamine tout et conduit à un appauvrissement intellectuel global. Il ne s’agit de penser le monde qu’à travers un seul prisme. « Quand la vision littéraire s’éloigne, l’idéologie prend toute la place, et on en crève », explique-t-il. 

Défenseur des zones grises

Le philosophe s’émeut de la disparition progressive de « l’approche littéraire de l’existence », qui par sa finesse, accorde une place au doute, à la complexité, au tâtonnement. Non que les œuvres littéraires ne soient pas dépositaires d’une vision du monde, mais elles ne peuvent s’y réduire : on y trouve tout autant des études sociologiques que des récits individuels, elles conjuguent l’universel au singulier sans rien renoncer de l’un ou de l’autre. De même, l’ère littéraire – plutôt derrière nous donc selon le philosophe – ouvre le champ des possibles quand celle de l’idéologie le réduit. Elle autorise tout ce qui échappe aux bonnes consciences et à la pensée de système, elle raconte ceux qui aiment avoir mal, ces êtres immoraux mais pleins d’humanité, l’empilement des paradoxes et des contradictions. Pour toutes ces raisons, un monde bercé par la littérature pulvérise cette obsession fasciste de la pureté qui s’active à diviser l’humanité en deux camps, celui du bien et celui du mal, et à regarder l’histoire en noir et blanc. « Un nouvel ordre moral s’est abattu sur la vie de l’esprit », juge l’Académicien qui compte bien, contre vents et marées, se poser en défenseur des zones grises. 

Au fond, l’ère littéraire admet cette « tache » que décrit Philip Roth dans son roman du même nom et que rappelle « Finkie », celle qui est « en chacun, à demeure, inhérente, constitutive » de l’âme humaine. Cette tache, ou peut-être, ce que Georges Bataille appelle « le mal » qui donne à la littérature le pouvoir d’exutoire. La tâche ou le mal figurent bien dans les grandes œuvres, qui parviennent à les décrire sans les juger, à les raconter sans les vernir de leçons de morale ou d’avertissement infantilisant. Les religieux eux-mêmes diraient qu’il convient d’accepter leur existence, car ils figurent comme la preuve ultime du péché originel. 

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La danse des vaches 

Alain Finkielkraut s’oppose donc naturellement à l’inénarrable Edouard Louis, qui affirme avec l’aplomb qu’on lui connait que « si on n’écrit pas contre le racisme, ça ne sert à rien d’écrire ». Pour l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule, publier des livres est une façon de combattre la figure du mal, combat qui soit dit en passant n’est pas très difficile parce que la bête n’a jamais été aussi faiblarde (rappelons que nous n’avons jamais vécu des temps moins racistes au cours de l’histoire). Edouard Louis nous offre une parfaite illustration de ce que sont les idéologues progressistes, et de leur fâcheuse tendance à traquer tous les mauvais penchants des autres, jusque dans les chiottes pour paraphraser Poutine. Cela, en oubliant de se regarder le nombril. Prenez les écologistes radicaux qui « ne veulent pas voir la France mourir d’asphyxie mais qui massacrent allègrement la langue française à coups de points médians ». Ou les antiracistes 2.0 qui s’émeuvent à juste titre de la tragédie qui a frappé George Floyd, mais qui en profitent pour abattre des statues et lancer des chasses aux sorcières. L’auteur liste ces événements de l’actualité, les empile les uns aux autres, pour démontrer comment nous sommes passés d’une patrie littéraire à une nation littérale, comment nous assistons au rétrécissement du monde, et à l’avènement d’une époque où faire de l’humour dans une émission de télévision peut se transformer en suicide social. 

L’Académicien en veut pour preuve le refus obstiné du comité Nobel de récompenser l’auteur de Portnoy et son complexe. « Le Nobel s’est discrédité pour toujours de ne pas avoir récompensé Philip Roth », juge le philosophe, qui jure fidélité et admiration à son ami aujourd’hui disparu. Roth pas assez lisse, Roth trop politiquement incorrect, Roth dont les personnages se masturbent à longueur de temps, qui rient de la Shoah et des juifs comme Dieudonné n’oserait le faire, qui repousse toutes les limites de l’acceptable dans ses romans, ne peut être récompensé par le prestigieux prix. Qui prend le temps encore de lire entre les lignes ? De comprendre ce qui n’est pas explicite ? Roth a beau avoir le talent d’un grand romancier, l’humour noir des êtres profonds, il n’offre pas l’image idyllique que l’époque attend d’un écrivain accompli. Trop complexe.

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Or pour « Finkie » (et pour moi aussi, je dois bien le dire), à l’inverse d’Edouard Louis, la littérature comme l’art ne peuvent être réductibles à un outil purement utilitariste, en l’occurrence une arme pour s’engager dans la guerre des idées. Ils ont d’autres ambitions, comme celle de nous élever, de nous faire sentir et d’« élucider l’existence ». Finkielkraut plaide une vision du monde sensible, humaine, disons-le même émotionnelle des choses, qui admet qu’il y a quelque chose qui tape dans notre cage thoracique. Le philosophe est un être douloureux, miné par l’écroulement de ce qu’il aime dans le monde. « La manière la plus profonde de sentir quelque chose est d’en souffrir », disait Gustave Flaubert, dans une citation qui irait au philosophe comme un gant. Alain Finkielkraut sent les choses jusqu’au chagrin. L’angoisse parcourt son œuvre, mais trouve heureusement quelques bouches d’aération dans l’humour. Le chapitre « Philip Roth découvre #MeToo », au cours duquel il raconte avoir lu avec son ami écrivain le témoignage sur internet d’une femme qui dénonce Elie Wiesel, déjà mort, de lui avoir mis une main aux fesses vingt ans plus tôt, m’a arraché un gigantesque fou rire. “Finkie” c’est l’homme qui n’hésite pas à s’émerveiller de « la danse des vaches » au cours d’une émission politique, à consacrer plusieurs Répliques sur France Culture à l’amour, l’une à la façon de l’écrire, l’autre, déchirante, à la façon dont il perdure après la mort de l’être aimé. L’ère post-littéraire, c’est d’ailleurs forcément une ère sans amour, mécanique, froide.

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