Entretien avec Gilles Cosson – La littérature russe au secours de l’avenir

 Portrait de Fédor Dostoïevski par Vassili Perov (1872). (TRETYAKOV GALLERY/MOSCOU)

Marc Alpozzo – Philosophe et critique littéraire. Il a publié une douzaine de livres, dont Seuls. Éloge de la rencontre (Les Belles Lettres), La Part de l’ombre (Marie Delarbre) Lettre au père (Lamiroy), Galaxie Houellebecq (et autres étoiles) (Ovadia) et il est coauteur de plusieurs ouvrages collectifs, dont L’humain au centre du monde (Cerf).

Gilles Cosson – Écrivain français, auteur notamment de romans historiques, de récits de voyage et d’essais philosophiques. Après l’École Polytechnique, et une carrière à Paribas, il se consacre à l’écriture. Grand voyageur dans les montagnes et les déserts du globe, critique des dérives politiques, financières et sociales de la société contemporaine, Gilles Cosson s’intéresse dans son œuvre aux réactions de l’individu face aux aléas de la vie ou de l’histoire en s’appuyant sur une spiritualité qu’il explicite dans ses essais. Parmi ses derniers ouvrages parus, on trouve Entre deux mondes (Éditions de Paris), Vers une espérance commune (Pierre-Guillaume de Roux), Et Rome s’enfonça dans la nuit : 24-27 août ap. J.-C. (Éditions de Paris), Debout, citoyens (Fauves Éditions).


Propos recueillis par Marc Alpozzo

Dans le contexte tendu actuel, l’écrivain Gilles Cosson vient de faire paraître La Russie de demain à la lumière de son histoire littéraire qui n’est rien de moins qu’une courte mais dense réflexion dont l’objet et de tracer et de définir une voie originale à la solution d’un problème de toujours, celui des rapports de la Russie avec l’Occident. C’était alors l’occasion de prolonger la réflexion par un long dialogue.


Marc Alpozzo – Cher Gilles Cosson, vous avez écrit et publié un livre sur la Russie et la littérature russe totalement dépassionné. Il est peut-être utile de préciser que votre court essai (77 pages), La Russie de demain, est une forme de réaction littéraire aux grands enjeux géostratégique et politique que nous vivons suite à l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2021 par les troupes de Vladimir Poutine. Votre essai est un livre de crise, une réflexion à l’heure des plus grands périls. Un livre très original, qui prend appui sur la littérature pour revenir aux racines et éclairer l’avenir. Vous écrivez dès l’introduction qu’en Russie « littérature et pouvoir politique ont toujours hésité entre libéralisme démocratique (occidentalisme) et panslavisme militant, et ce que l’on a souvent appelé « l’âme slave » hésitait […] entre rationalisme et intuition mystique » (p. 10). De Fédor Dostoïevski à Nicolas Gogol, comment voyez-vous l’évolution et l’influence de la littérature russe en Occident ?

Gilles Cosson – Il me semble que l’Occident et l’Europe en particulier ont toujours été fascinés par la Russie, étrange pays froid et lointain, géré par des autocrates brutaux à la suite des invasions tatares, elles-mêmes d’une férocité indicible. Ce passé a profondément marqué l’âme russe, partagée entre une cruauté apprise des envahisseurs et un tempérament mystique. Rappelons-nous « Andreï Roublev », long métrage d’Andreï Tarkovski, qui rend hommage à un « saint » orthodoxe très représentatif de la spiritualité russe. Ces tendances multiples se reflètent ensuite dans la grande littérature qui se développe en Russie dès le début du dix-neuvième siècle et qui va évoluer de façon croisée avec celle des écrivains occidentaux. Rappelons-nous que la classe russe cultivée parlait français et que nos grands écrivains tels Flaubert ou Balzac étaient très lus en Russie.

L’évolution de la littérature russe précède et accompagne le mouvement politique. Dans la ligne des relations intimistes sur l’âme russe compliquée dont Dostoïevski est un éminent représentant, le panslavisme, théorisé par Danilevski et repris aujourd’hui par Poutine, s’affirme une composante essentielle de la société. Mais, se rationnalisant au contact des théories anarchistes et après l’assassinat d’Alexandre II, la littérature se transforme peu à peu en facteur d’opposition au régime tsariste. Tolstoï et Gorki, l’un piétiste slavophile et l’autre rationaliste marxisant, incarnent bien les deux tendances permanentes chez les intellectuels. Puis, après la révolution, le monde littéraire se dédouble en une littérature dans et hors les murs, la prudence s’instaurant chez les auteurs de l’URSS pour éviter la déportation ou la mort, la critique s’exprimant sous la plume des exilés. Il faudrait citer tant de noms remarquables que je ne peux y prétendre ; c’est là l’objet même du livre. Disons simplement que Pouchkine, Dostoïevski, Pasternak, Marina Tsvetaïeva et Soljenitsyne qui figurent en première page de l’ouvrage symbolisent parfaitement le courage, l’abnégation et l’amour du peuple russe, à la fois résigné et indomptable devant l’agression ou le despotisme : où l’on retrouve le lointain passé toujours présent. Si, après la chute du mur de Berlin favorisée par les auteurs dont Soljenitsyne est sans doute le plus marquant, la littérature russe retrouve pour une brève période une grande liberté d’expression, elle laisse beaucoup d’écrivains déboussolés. Et ce moment d’autonomie ne dure pas avec la pression autoritaire croissante de Poutine, reprenant la tentation absolutiste de toujours.

Si l’on se pose la question de l’influence de la littérature russe sur l’Occident, elle me semble claire, surtout en fin de période, de nombreux auteurs français admirant alors les ouvrages publiés dans la lointaine Russie, depuis les romans de Tolstoï jusqu’aux analyses cruelles de Gorki. On trouve de nombreux textes qui reflètent l’admiration éprouvée pour les grandes relations historiques russes du XIXe siècle, chez Zola par exemple, impressionné par la vision impitoyable du monde marchand telle que présentée par Gogol dans les « Ames mortes ». Quant au mouvement anarchiste français, il s’inspire clairement de son confrère russe avec la figure de Ravachol et l’assassinat de Sadi Carnot. Faut-il rappeler par ailleurs au XXe siècle l’influence considérable du régime bolchevique sur tant d’intellectuels français reconnaissant dans le marxisme léninisme, une source d’inspiration sociale de première importance ? Et, devant la deuxième guerre mondiale, la symbiose s’établit à nouveau, si bien symbolisée par le général de Gaulle, lui-même écrivain de talent, rendant visite à Staline en 1944. Un hommage partagé s’affirme ainsi entre deux peuples constatant l’un chez l’autre, avec des nuances bien sûr, une tendance au centralisme et à l’autorité d’un État fort, issu pour la France de la royauté absolutiste, reprise ensuite par le jacobinisme, et pour la Russie de l’autoritarisme souvent despotique nécessaire au maintien de l’espace russe face aux risques permanents de désagrégation.

Marc Alpozzo – La thèse de votre livre, c’est que la littérature anticipe et fertilise toutes les tendances de la société, y compris l’ordre politique. La langue a un caractère structurant, puisque c’est le caractère structurel de la langue en tant qu’« âme du peuple » qui prédomine selon de nombreux auteurs russes, dites-vous encore à la page 11 de votre livre. Pouvez-vous nous expliquer comment la langue russe structure non seulement la pensée mais le rôle politique du tsar à Poutine de nos jours ?

De façon générale, je crois que l’influence relative de la langue littéraire sur le comportement des hommes politiques est évidente. Que l’on pense seulement à la littérature française qui illustre si bien la formulation précise et cartésienne de notre langue, influençant à son tour la politique de la France, toujours attentive à expliquer le pourquoi et le comment de ses actes. Le même fait existe en Russie avec l’importance d’une langue russe gérant un espace immense et humainement très différencié, des descendants tatars aux peuples mongols thibétains. Et l’âme slave trouve dans la langue russe, avec ses déclinaisons exigeantes, sa grammaire compliquée et son vocatif s’adressant directement à Dieu, une ouverture naturelle à la complication de l’être humain comme à l’exaltation des faits et des esprits. C’est ce qui lui a permis d’exprimer avec force des œuvres singulières où se retrouvent les contradictions inhérentes aux traditions populaires russes, telles celles de Dostoïevski, de Boulgakov ou de Soljenitsyne. Cette originalité de la langue russe, à la fois langue administrative imposée et vecteur d’autorité, devenue ensuite langue littéraire, se retrouve parfaitement en ligne avec les régimes politiques successifs dont celui de Poutine qui, nous allons y revenir, s’appuie sur des témoignages littéraires pour justifier son despotisme.

Marc Alpozzo – Pour résumer, disons que la rationalité de la langue française, ne coïncide en aucune manière avec la prolixité, souvent sentimentale et la présence d’attitudes parfois contradictoires, d’un peuple russe passant d’une grande cruauté à une compassion sincère en quelques instants.

La langue russe, dite-vous, était d’abord une langue administrative, avant d’être une langue de culture. Comment donc la littérature russe a-t-elle pu, précisément, comme vous le décrivez dans votre livre, influencé le pouvoir politique dans l’histoire de la Russie ?

La littérature russe oscille sans cesse comme je viens de le souligner entre une exaltation d’un romantisme quasi religieux et la relation impitoyable des travers d’un peuple aux multiples visages. À ce titre, elle ouvre donc la voie à la brutalité d’un régime associé à la mémoire plus ou moins implicite d’un passé cruel. Il faut rappeler à contrario les échecs politiques attribués à juste titre à la faiblesse de dirigeants, tels Nicolas II ou plus récemment, Boris Eltsine face aux succès sanglants d’une autorité inexorable, de Staline à Poutine.

La littérature a d’ailleurs très bien rendu compte de l’admiration qu’ont éprouvé beaucoup de grands écrivains face à des régimes impitoyables. Des récits, comme ceux d’Alexandre Pouchkine assignant aux régions du sud et de l’est de l’Empire russe une place de choix, vaste espace allant de la Crimée au Caucase, soulignent la difficulté des victoires remportées sur des adversaires barbares comme ce fut le cas de celles remportées sur les Turcs dans « le Voyage à Erzeroum » pendant la campagne de 1829. De la même façon Tolstoï, relate dans « les Cosaques » l’admiration qu’il éprouve pour les Tchétchènes du Caucase, récemment soumis après les victoires remportées sur l’imam Chamil dans des conditions d’une cruauté inouïe. Et il accepte ainsi sans le dire l’autoritarisme considéré comme nécessaire à la solidité d’une nation éclatée, comprenant de multiples ethnies. Ces deux exemples emblématiques soulignent le caractère ambigu de l’attitude des écrivains devant la brutalité nécessaire au maintien d’une autorité centrale, toujours menacée par les dissidences ethniques et religieuses.

S’agissant du monde politique, il est donc clair que du massacre des officiers polonais de Katyn jusqu’à la disparition programmée d’Alexandre Navalny, le pouvoir politique n’éprouve pas de difficultés insurmontables à se rattacher à la littérature pour justifier ses excès.

Marc Alpozzo – Qu’est-ce qui distingue la littérature russe du XIXe siècle et celle du XXe ? Est-ce que la période soviétique, et sa politique totalitaire, a changé le rôle de l’écrivain ? Quelle différence par exemple, notez-vous entre Tolstoï et Soljenitsyne ?

Tolstoï vit encore dans un régime tsariste qui accepte un certain code d’honneur régissant le monde politique. À ce titre, il ne conteste pas sur le fond l’attitude du régime et se contente d’exalter la compassion agissante et la solidarité à l’égard des plus faibles. Cette attitude a d’ailleurs influencé, comme évoqué plus haut, une partie de la société européenne du moment, séduite par des envolées lyriques magnifiant le peuple dans ses plus nobles composantes.

En revanche Soljenitsyne a pu mesurer par lui-même l’incroyable férocité du régime stalinien déportant ou assassinant des millions de personnes au nom d’un idéalisme dévoyé. Après cette expérience, le rôle lui est revenu d’illustrer malgré tous ses excès, la grandeur du peuple russe. C’est ce qu’il a exprimé dans son célèbre discours à l’université d’Harvard en 1978, où il a insisté sur l’irrémédiable différence structurelle entre un Occident devenu areligieux, livré au rationalisme et à la dictature de l’argent, comparé à une Russie à l’âme à la fois paisible et emportée, ayant conservé un attachement secret au mysticisme slave et conservant avec le monde immatériel un lien invisible, mais puissant.

Marc Alpozzo – Les deux derniers chapitres de votre livre s’intéressent au rôle que jouent l’écrivain et la littérature quant à l’avenir de la Russie. Quelle évolution notez-vous dans la littérature russe depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin ? Comment la voyez-vous fertiliser la Russie de demain ?

La question est compliquée, car l’attitude de Poutine a beaucoup évolué, partant à son arrivée d’une ouverture de principe à l’occidentalisme, à un rejet de l’Occident. Il a eu le sentiment d’être exclu, en raison en particulier de la volonté des Etats-Unis d’étendre leur influence sur les anciens pays satellites de l’URSS. Il est donc venu à un autoritarisme de plus en plus violent avec l’idée d’un retour progressif à ce qu’était l’empire russe à l’époque de Staline. Ceci a donc eu sur la littérature des conséquences très importantes, les écrivains se trouvant obligés de choisir leur camp sous peine de sanctions d’intensité croissante, allant de la mise à l’écart du monde littéraire à l’exil, jusqu’à la déportation dans des conditions de plus en plus rudes. Cet ensemble de mesures drastiques a progressivement découragé la plupart des intellectuels d’affirmer trop clairement une attitude libérale, dans la tradition des « refuzniks » faisant publier leurs œuvres à l’étranger tel Pasternak, avec le docteur Jivago, ou choisissant l’exil comme Bounine et bien d’autres. De nombreux écrivains ont émigré, mais d’autres ont préféré demeurer en Russie en utilisant les possibilités que leur offre l’époque, construisant des récits intimistes ou s’attachant à la critique de systèmes insupportables sous une forme minorant les risques encourus. Ainsi, « La flèche jaune » de Victor Pélévine se déroule dans un train où des voyageurs se trouvent livrés à une incertitude douloureuse, s’agissant de leur destin personnel ou collectif. De son côté, Edouard Verkhine, dans « Sakhaline » transforme pour les besoins de la cause le territoire en une île japonaise où s’exerce la plus féroce tyrannie au sein d’un bagne sans pitié. Ainsi sont soulignés de façon dissimulée les aspects négatifs d’une société russe ayant renoncé aujourd’hui à toute indépendance.

Je voudrais terminer en soulignant que dans mon esprit l’absence de liberté a comme conséquence inévitable l’absence de créativité : une certaine forme de désordre accepté permet le développement d’idées ou d’inventions nouvelles mieux que le despotisme stérilisant l’initiative. Ainsi la Russie d’aujourd’hui, société qui mise avant tout sur ses richesses naturelles et la force du domaine militaire, n’a pas su développer les moyens « d’inventer » le monde qui s’annonce et dont une évolution ultra-rapide est la marque. Cela devrait conduire nolens volens à une inévitable modification du régime, revenant à un minimum de liberté de pensée indispensable, sauf à tomber sous la coupe de puissances plus souples et plus inventives, je pense en particulier à la Chine qui attend son heure pour retrouver ses territoires perdus lors des « traités inégaux » du XIXe siècle.