Energie : l’«économie de guerre» a bon dos

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A chaque jour, sa cohorte de nouvelles mesures. Elisabeth Borne a demandé mardi, dans une circulaire adressée à ses ministres, l’exemplarité des administrations en matière d’économies d’énergie, avec une série d’exigences visant à « réduire la consommation d’énergie et accélérer la sortie des énergies fossiles » : limiter la climatisation aux locaux dont la température dépasse 26°, ne pas laisser les appareils électroniques en veille, éteindre systématiquement les lumières lorsqu’elles ne sont pas nécessaires, équiper les bâtiments de thermostats… Cela va sans dire, mais mieux en le disant. « Les tensions internationales ainsi que l’indisponibilité d’une partie du parc nucléaire français nous imposent un effort sans précédent en matière de sobriété énergétique », explique la Première ministre, chargée de la planification écologique. Le même jour s’est tenu, à Bruxelles, le Conseil extraordinaire des ministres européens chargés de l’énergie. L’accord signé prévoit que chaque pays fasse « tout son possible » pour réduire, entre août 2022 et mars 2023, sa consommation de gaz d’au moins 15% par rapport à la moyenne des cinq dernières années sur la même période. De leur côté, les députés ont adopté, vendredi dernier en première lecture, le projet de loi Pouvoir d’achat dont le titre III est consacré à la souveraineté énergétique. Un article donne à Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique, la compétence pour prendre des mesures exceptionnelles : possibilité de restreindre ou suspendre le fonctionnement des centrales électriques à gaz pour privilégier d’autres usages, ou de les réquisitionner pour qu’elles fonctionnent uniquement aux moments jugés nécessaires pour la sauvegarde du système électrique. « Nous devons nous adapter à une situation impensée, inédite qui, compte tenu de la guerre en Ukraine et du risque de ne plus avoir de gaz russe, nous oblige à imaginer une forme d’économie de guerre », a déclaré pour sa part Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique, lors de sa première apparition médiatique, le 21 juillet sur RTL. Expression galvaudée. Roulement de tambours, le décor est planté. « Il ne me semble pas que le terme “économie de guerre” soit excessif dans le cas présent, même si ses effets sont pour l’heure masqués par une politique publique très protectrice, notamment les boucliers tarifaires sur l’électricité et le gaz qui déplacent les symptômes dans la dette publique », estime Patrice Geoffron, économiste à l’université de Paris Dauphine-PSL. L’expression commence néanmoins à être galvaudée. Elle avait été employée à foison par Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars 2020. « Nous sommes en guerre », avait-il proclamé dans une allocution télévisée où il avait prononcé le mot 12 fois. Il fallait préparer les Français au premier confinement pour cause de Covid. « Des moyens exceptionnels devaient être mobilisés : l’armée, les trains, les avions pour les transferts sanitaires. Et donc ce champ lexical était justifié », avait expliqué le Président dans une interview au Point quelques mois plus tard. Rien de tout cela aujourd’hui : le champ lexical serait plutôt celui de la panique. Possibilité de recourir à nouveau aux centrales à charbon, mise en service rapide du tout premier terminal méthanier flottant en France, ces dispositions qui ont fait tousser les députés écologistes et aussi certains élus LR font peu de cas du droit existant, seules des dérogations les rendant possibles. « Cela ne m’a pas fait plaisir de voter ces mesures, mais nous devons prendre nos responsabilités, nous n’étions pas préparés à de telles circonstances », explique Sandrine Le Feur, député Renaissance et membre de la commission du développement durable. L’article 16 du projet de loi autorise ainsi le relèvement par décret du plafond d’émissions de gaz à effet de serre, en posant toutefois comme conditions l’existence d’une « menace sur la sécurité d’approvisionnement en électricité » et la garantie que ce surcroît d’émissions soit compensé par des réductions dans d’autres secteurs. En clair, cela permet un recours accru aux centrales à charbon. Le gouvernement a dû s’y résoudre fin juin, en annonçant le redémarrage l’hiver prochain de celle de Saint-Avold (Moselle), qui avait pourtant été fermée en mars. Pour s’y préparer, le projet de loi crée une dérogation au Code du travail, permettant de réembaucher d’anciens salariés licenciés, moins de six mois après un plan social. « Ces décisions qui n’auraient pas été prises en dehors du conflit ukrainien, puisque l’objectif est de sortir totalement du charbon, sont bien des indices de cette “économie de guerre” », juge Patrice Geoffron. Gaz de schiste. C’est aussi à coups de dérogations que sera rendue possible la mise en service du tout premier terminal méthanier flottant d’importation de gaz liquéfié en France, dans le port du Havre. Le texte voté par les parlementaires prévoit la possibilité d’exonérer d’une évaluation d’impact environnemental ce projet qui sera exploité par TotalEnergies, et réduit le nombre de consultations obligatoires à mener avant les travaux. De là à penser que la France, déjà le plus gros importateur mondial de gaz de schiste américain, va en acheter encore davantage… Une telle décision est « suicidaire », a tonné l’écologiste Delphine Batho. « Nous sommes dans une course contre la montre pour sécuriser nos approvisionnements en énergie pour l’hiver prochain », s’est défendue Agnès Pannier-Runacher. Combien de temps cela va-t-il durer ? La crise sanitaire et son « champ lexical guerrier » avaient déjà engendré tout un lot d’exceptions justifiées par l’urgence et la méconnaissance de la pandémie à venir. Deux mesures dérogatoires déclenchées au plus fort de la crise sanitaire ont été prolongées, pour adoucir le quotidien des soignants et des patients : la garantie de financement des hôpitaux et cliniques est prolongée jusqu’à la fin de l’année, les téléconsultations prises en charge à 100 % par la Sécu jusqu’à la rentrée. Mais l’Assurance-maladie précise que, pour certaines de ces actions exceptionnelles, « les rappels à la réglementation » seront d’autant plus importants que « des habitudes dérogatoires » ont été prises pendant la crise sanitaire et doivent être abandonnées avec le retour à une situation normale. Un avertissement précieux dans le contexte inédit d’économie d’exceptions diverses que nous connaissons aujourd’hui. « Pour l’instant, quand on demande des efforts, tout le monde regarde ailleurs, souligne Christian Gollier, directeur de la Toulouse school of economics. Si ce langage guerrier peut réveiller notre sens de la responsabilité individuelle face à cette crise, ce serait une très bonne chose ». Il s’agit donc d’un appel à la mobilisation générale qui permet de faire passer des mesures d’exception. « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise », expliquait déjà Jean Monnet.

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