« Emmerder » les non-vaccinés: le cynisme d’un président stratège

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

L’épidémie est une réalité que personne ne conteste, les choix politiques sont toujours discutables. Sauf avec Emmanuel Macron, qui s’imagine dépassant les clivages pour embrasser la seule efficacité. Qui est contre lui sort donc du champ du raisonnable et de la responsabilité. Le refus de la contradiction, doublé d’une tentation de psychiatriser l’adversaire vieille comme le communisme, finit en caprice. Emmanuel Macron a « très envie d’emmerder » les non-vaccinés.

Ceux qui répètent que c’est pareil partout dans le monde se trompent. Il y a des pays nettement plus souples, d’autres dans lesquels les non- vaccinés sont privés d’allocations chômage ou de pouvoir acheter de l’alcool (Canada), de garder leur travail (Vatican), de garder leur permis de conduire (Indonésie) ou encore de débloquer leurs cartes Sim (Pakistan). Chez nous, certains médecins médiatiques appellent à rompre le serment d’Hippocrate pour ne plus soigner les non-vaccinés… Que les libertés individuelles s’effacent parfois pour préserver le bien commun est bon, à condition que ce soit rationnel.

L’insulte et le bouc-émissaire comme stratégie de la campagne présidentielle

Aucun entretien ne sort de l’Élysée sans être attentivement relu. Emmanuel Macron a donc choisi la stratégie de l’insulte pour s’inviter dans la campagne présidentielle. Candidat ou non, le président de la République a opté pour la stratégie du bouc émissaire sans fard, sachant pertinemment qu’elle serait payante auprès de ses électeurs acquis ou potentiels. Le tout en obligeant les autres partis à se positionner sur le sujet sanitaire qui fracture à peu près tous les électorats, sauf le sien.

Le président de la République avait donc mesuré son coup politique : il a « très envie d’emmerder » les non- vaccinés et considère que leur “irresponsabilité” les prive de citoyenneté.

Quelques jours plus tôt, sur TF1, il disait regretter les petites phrases blessantes de son quinquennat ; quelques jours plus tard, il « assumait pleinement » la dernière, de loin la plus hostile. Le tout après avoir expliqué, en janvier 2021, que les Français ne seraient jamais contraints dans les actes du quotidien sur un discriminant vaccinal. Difficile à suivre.

Il faut toujours rappeler le contexte : deux variants circulent en France, un Delta assez virulent et un Omicron très contagieux mais moins dangereux. Le “vaccin” n’empêche ni de transmettre ni de contracter le virus. Les deux variants viennent respectivement d’Inde et d’Afrique du Sud, mais les frontières ne servent toujours à rien. La population française de plus de 12 ans est vaccinée à 92 %, mais la vague de contaminations n’a jamais été aussi haute. Enfin, les hôpitaux continuent à souffrir d’une politique depuis longtemps dénoncée par ses acteurs : exigences comptables, suradministration, manque de personnel et fermetures de lits (75 000 en moins en seize ans, 17 600 de 2017 à 2020).

Haro sur les non-vaccinés

Mais Emmanuel Macron a choisi de lire différemment la situation : tout est la faute des 8 % de non-vaccinés. La ficelle est grosse, mais l’exaspération est telle que l’apparente fermeté séduit.

Le non-vacciné, voilà l’ennemi. Pourquoi ? Parce qu’il prendrait toutes les places de réanimation et empêcherait d’autres Français d’accéder à leurs opérations nécessaires mais non urgentes.

Personne de sensé n’aurait l’idée d’expliquer que les hommes politiques qui ont assumé des fermetures de lits à l’hôpital voulaient sciemment tuer de futurs patients. On peut constater des conséquences désastreuses, remonter aux causes et proposer une politique alternative. Mais criminaliser l’intention relève d’une extrapolation abusive. À l’inverse, faire peser une charge criminelle sur le dos des non-vaccinés ne gêne pas grand monde, le cynisme est total.

Et pour parfaire l’entreprise de diabolisation, le président reprend à son compte le terme d’“antivax” pour parler des non-vaccinés. Comme si tous les Français étaient menacés de la même façon par ce virus, comme si la technique nouvellement testée ne pouvait interroger, comme si l’autorisation de mise sur le marché n’était pas temporaire, comme si les effets secondaires ne pouvaient pas exister, comme si aucun tâtonnement n’avait existé dans la distribution, comme si Pfizer n’avait jamais été condamné par le passé pour corruption ou charlatanisme… Ces questions existent, c’est un fait. Y répondre serait sans doute plus sérieux que de les évacuer en hurlant au complotisme, à la bêtise et à l’irresponsabilité. Les sceptiques ne risquent pas d’être convaincus mais qu’importe, ce n’est probablement plus le but.

Cibler la protection sur les plus vulnérables 

Les études et l’expérience convergent sur un point précis : le vaccin protège du risque de forme grave de la maladie. Et concerne donc au premier chef, comme depuis le premier jour de cette pandémie, les personnes très âgées ou présentant des pathologies désormais identifiées. Faut-il rappeler, encore et encore, que l’âge moyen des morts du Covid est de 82 ans, en France ?

Parler des “non-vaccinés” qui engorgent l’hôpital, alors que la vaccination est ouverte dès l’âge de 5 ans, n’a pas grand sens : il serait plus honnête de préciser le profil des personnes non vaccinées (ou au schéma vaccinal incomplet) qui arrivent à l’hôpital. Et dès lors, cibler la protection.

Au lieu de cela, le gouvernement feint de ne pas comprendre que l’opposition au passe vaccinal est encore une autre question que celle du vaccin. Au micro de CNews, l’épidémiologiste Martin Blachier rappelait une évidence : l’annonce de l’instauration d’un passe vaccinal a provoqué des prises de rendez-vous chez les 5-40 ans. Logique, c’est la partie de la population la plus sociabilisée qui s’est sentie visée. Pas les plus âgés, pourtant exposés aux formes de grave de la maladie. Sur ce point, le député européen François-Xavier Bellamy avait vu juste depuis le premier jour, dans les colonnes du Figaro : « On mesure là tout le génie de cette mesure : plus on a besoin d’être vacciné, moins on a besoin d’un passe vaccinal… »

Le nouveau populiste

Du côté d’Emmanuel Macron, il y a le choix des mots, dont tout le monde finira par se remettre. Mais il y a surtout l’idée que des Français qui ont choisi, parce que la loi le leur permet, de ne pas se faire vacciner peuvent être symboliquement – pour l’instant ? – exclus de la citoyenneté. De nombreux commentateurs ont décidé d’y voir un populisme “soft”. Étonnante formule qui mérite de s’arrêter sur le profil de ceux qui sont qualifiés de populistes “tout court” dans la sphère politique.

Le président lui-même nous offre une comparaison vertigineuse. Le 16 novembre 2015, trois jours après les terribles attentats du Bataclan et des terrasses, François Hollande avait évoqué l’idée d’une déchéance de nationalité pour les terroristes. Ils avaient pris les armes contre la France ? Ils devaient payer le prix des traîtres.

Grand raisonnable, le ministre Macron s’était alors opposé au projet. Pourquoi ? « Je pense qu’on ne traite pas le mal en l’expulsant de la communauté nationale. » Le contraire était populiste, tout court. Résumons donc : envisager de déchoir de la nationalité un terroriste qui a fait allégeance à un ennemi étranger relèverait du populisme. Exclure de la citoyenneté un Français qui ne contrevient à aucune loi serait en revanche du populisme “soft”.

Qui dit populisme dit, souvent, “extrême droite”. Or, Emmanuel Macron décrit ce qu’est cette mouvance à ses yeux, dans ce même entretien : « Fascination du conflit, du clash, du sensationnel. » L’exacte recette de ses petites phrases.

« Nul ne peut être contraint de faire ce que la loi n’ordonne pas. » Qu’Emmanuel Macron s’assoie sur cet article de la Déclaration des droits de l’homme dans un pays qui ne jure que par un État de droit immuable dès lors qu’il s’agit de traiter le problème de la délinquance est saisissant. Faut-il s’en étonner lorsque le Conseil d’État endort ses propres principes à quelques semaines d’intervalles ? En juillet, l’institution rappelait que le passe sanitaire était acceptable à la condition expresse que le test négatif soit intégré dans le dispositif pour ne pas instaurer d’obligation vaccinale déguisée. Aujourd’hui, elle accepte un passe vaccinal présenté par le ministre de la Santé comme une « forme déguisée d’obligation vaccinale ». Comprenne qui pourra.

Le cynisme, encore et toujours

Dans cette logique, une seule question demeure : pourquoi ne pas clairement établir une obligation vaccinale, comme d’autres pays le font ? Emmanuel Macron répond à cette question de manière ubuesque. « Comment on le contrôle et quelle est la sanction ? […] Je vais forcer les gens à aller se faire vacciner ? Les emprisonner et puis les vacciner ? […] Leur mettre des amendes ? Si j’ai des gens très modestes qui ne sont pas vaccinés, je vais leur mettre 1 000, 2 000 euros d’amende ? » Étonnante réponse, qui pourrait être faite pour l’établissement de n’importe quel délit…

Alors, comment comprendre qu’un chef qui affirme que le vaccin est la seule solution raisonnable ne prenne pas la responsabilité de l’imposer ? Le chef n’en devient-il pas lui-même irresponsable ?

Deux hypothèses se dessinent : celle d’une responsabilité juridique que le gouvernement se refuse à endosser en cas d’effets non désirables de ce vaccin soumis à une autorisation temporaire de mise sur le marché (comment, dès lors, contraindre le citoyen ?). Celle, aussi, de la nécessaire existence de quelques réfractaires. S’il n’existait plus de non-vaccinés, qui deviendrait responsable de l’état désastreux de l’hôpital ? Qui serait comptable de la circulation du virus ? Qui devrait répondre de la gestion de l’épidémie ? Le cynisme, toujours.

Mais le cynisme paie, a fortiori dans un pays épuisé par deux ans de pandémie et ravagé par une épidémie parallèle de dépressions. Les sondages ont confirmé un plébiscite du président de la République par sa base, et au-delà. Le reste n’est probablement que littérature.

Violence verbale calculée

Emmanuel Macron savait que son inédite violence verbale retiendrait toute l’attention, le reste de l’entretien mérite cependant d’être lu. Il y parle d’Union européenne, de souveraineté européenne, de pouvoir d’achat, d’école. Il évoque très succinctement les questions d’écologie, de sécurité et de laïcité sans rien exposer de très précis.

Mais le plus intéressant est ailleurs : le président sortant choisit de s’inviter dans la campagne sans dire le moindre mot sur le sujet civilisationnel historiquement défendu par Marine Le Pen, imposé par Éric Zemmour depuis plusieurs mois et que Valérie Pécresse n’a pas rechigné à embrasser. Immigration, insécurité, identité et islam sont dans toutes les bouches de droite ? Macron n’en a pas dit un mot. Il réserve ces sujets à ses déplacements de président de l’efficacité. Quelques jours plus tard, à Nice, il parlait en effet de délinquance : le mot “emmerder” avait disparu de son vocabulaire.

Le candidat préfère se positionner sur le sujet qui hante nos vies quotidiennement et dont il est l’unique pilote depuis deux ans. Sa stratégie est connue depuis 2017, précisée pendant la crise des “gilets jaunes” : les sujets politiques sont évacués au profit d’une diabolisation réductrice. Moi, ou le chaos.

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