Emmanuel Navon: «Il y a un alignement sécuritaire et énergétique entre Israël, le Maroc et les pays du Golfe»

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Cet article est paru en premier sur https://www.lopinion.fr/

https://beymedias.brightspotcdn.com/fb/b7/135b6b634750a72078f02894a084/emmanuel-navon-dr.jpg

Dans L’étoile et le sceptre. Histoire diplomatique d’Israël (Hermann), Emmanuel Navon nous plonge dans l’histoire diplomatique du peuple juif depuis l’antiquité jusqu’à la politique étrangère contemporaine de l’Etat hébreu. Pour l’Opinion, le politologue israélien analyse ces dernières évolutions à l’aune de la guerre en Ukraine, de la signature des accords d’Abraham et de la montée en puissance d’acteurs comme la Chine. Pourquoi Israël ne s’est pas engagé plus tôt au côté de son allié américain en faveur de l’Ukraine ? Quand Joe Biden engage son soutien à l’Ukraine, il adresse un message de dissuasion à la Chine. Il n’est pas question de laisser Vladimir Poutine gagner la guerre de peur que les Chinois envahissent ensuite Taïwan. D’où son appui important et sa fermeté sur ce dossier. L’histoire est en train de lui donner raison. L’armée russe connaît de grosses difficultés sur le terrain. La prudence initiale israélienne visait à ne pas irriter le maître du Kremlin. En dépit d’intérêts géopolitiques souvent incompatibles, nous avons normalisé nos relations avec la Russie et nous tentons de coordonner nos actions au Proche-Orient. Les militaires russes sont présents en Syrie, nous avons de facto une frontière commune. Nous n’avons pas intérêt à ce que les Russes équipent l’armée syrienne de batteries antiaériennes ou permettent aux milices pro-iraniennes de s’approcher de notre territoire. Mais la position israélienne a évolué après les graves atteintes aux droits de l’homme. On fournit aujourd’hui de l’aide humanitaire et militaire à Kiev. Plus la guerre durera, plus la fracture entre les autocraties et les démocraties va s’accentuer. Et des pays neutres, comme l’Inde, rejoindront le second camp. Craignez-vous ce nouveau désordre mondial ? Il est voulu par la Russie et la Chine qui tire un avantage de sa relation avec Moscou. La dédollarisation de l’économie et les exercices militaires conjoints entre Russes, Chinois et Iraniens ne sont pas dans notre intérêt. Pékin se fait toutefois des illusions sur le déclin des Etats-Unis. Ce pays a une capacité très forte de rebond et les systèmes autoritaires ont de grandes faiblesses. Le manque de liberté va à l’encontre de l’innovation et de la capacité entrepreneuriale. L’alliance avec les Etats-Unis est-elle toujours aussi solide à l’heure du retrait américain du Moyen-Orient… Le retrait américain est à relativiser. La Cinquième flotte de l’US Navy reste présente dans le Golfe persique. Et l’alliance entre Israël et les Etats-Unis est plus solide que jamais. Le président Biden est un vieil et fidèle ami d’Israël qui n’a jamais remis en cause l’aide militaire américaine et n’a pas déconstruit la politique de Donald Trump : le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, la conclusion des accords d’Abraham. Trump était devenu un allié embarrassant après la sédition qu’il incita contre le Congrès en 2021. Le principal défi des autorités est, à moyen terme, l’affaiblissement du soutien politique des juifs américains. Que vont changer les accords d’Abraham pour Israël ? Les accords d’Abraham représentent une évolution majeure en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il y a dorénavant un alignement sécuritaire et énergétique entre Israël, le Maroc et les pays du Golfe. Cela va aussi permettre de développer des projets économiques et sociaux. Les accords de paix passés avec la Jordanie et l’Egypte s’en tiennent à un partenariat sécuritaire sans coopération culturelle et sans coopération entre les sociétés civiles. D’ailleurs Le Caire et Amman ne se privent pas de critiquer Israël, comme dernièrement lors des affrontements près de la mosquée al-Aqsa. Le retour des tensions avec les Palestiniens constitue-t-il un risque pour ces accords ? Les Etats du Golfe ne font même plus semblant de s’intéresser à la cause palestinienne même s’ils doivent tenir compte de l’opinion de la rue arabe. Leur souhait est d’investir dans l’économie des Territoires, de faire baisser la tension, mais ils ne veulent pas traiter avec l’Autorité palestinienne. Nous sommes parvenus à un modus vivendi avec le Qatar qui finance les infrastructures pour la reconstruction de Gaza. C’est aussi dans l’intérêt du président al-Sissi pour avoir la paix à sa frontière. Le président Isaac Herzog s’est entretenu lundi avec le président turc Recep Tayyip Erdogan. Les relations sont-elles en train de se réchauffer entre les deux pays ? Nos relations étaient historiquement très bonnes avec l’armée et l’élite kémaliste. L’arrivée d’Erdogan au pouvoir en 2002 s’est traduite par une détérioration de nos liens avec la Turquie. Nous reprochons à Ankara de soutenir les islamistes à Jérusalem Est, d’appuyer le Hamas qui a des bases logistiques en Turquie, et d’avoir une position ambiguë vis-à-vis de l’Iran. Nous n’allons donc pas trop nous engager pour renouer de meilleures relations en attendant les résultats de la présidentielle de l’année prochaine. En Turquie, la situation économique se détériore, l’inflation atteint 70 %. Les perspectives de changement de régime sont réelles après vingt ans de domination des islamistes de l’AKP sur la vie politique. Israël semble moins enclin à déstabiliser l’Union européenne depuis le départ de Benjamin Netanyahu… Nous n’avons aucun intérêt à déstabiliser l’Union européenne et à avoir une Europe « poutinisée » à notre porte. Ceux qui en Israël applaudissent le Brexit et les attaques du président hongrois, Viktor Orban, contre l’Union européenne se trompent. L’UE est notre premier partenaire commercial. Nous devons avoir une politique atlantiste et nous souhaitons une Europe soudée, même si ponctuellement, on peut utiliser le groupe Visegrad pour bloquer certaines décisions qui ne nous sont pas favorables. La mise en place du gouvernement Bennett se traduit par un rééquilibrage de notre politique vis-à-vis de l’Europe. Le gouvernement actuel a de bonnes relations avec Emmanuel Macron et Boris Johnson. Nos responsables ont aussi réduit l’affichage au côté de dirigeants nationalistes comme Bolsonaro et Orban, même si nous avons besoin du Brésil dans la lutte contre le Hezbollah en Amérique latine et de l’appui ponctuel de la Hongrie en Europe. En dépit des différends politiques, Israël est devenu un partenaire majeur de l’Europe en matière de commerce, de recherche, d’énergie et de sécurité. Israël n’a-t-elle pas aussi amélioré ses relations avec la Grèce ? Ce pays avait traditionnellement une politique étrangère pro-arabe. Nous n’avons établi des relations diplomatiques avec Athènes seulement en 1991. L’énergie fut traditionnellement le talon d’Achille de la politique étrangère d’Israël, du fait de la domination du marché pétrolier par le monde arabe. La découverte de gaz est venue rebattre les cartes. En juin 2017, Israël, la Grèce et Chypre ont annoncé leur intention de construire un gazoduc reliant les trois pays en vue de fournir du gaz naturel à l’Union européenne. Le succès de ce projet dépend largement de la réconciliation chypriote. En janvier 2019, la création du Forum du gaz de la Méditerranée orientale avec Israël, l’Egypte, la Grèce, Chypre, l’Italie, la Jordanie et l’Autorité palestinienne a poursuivi un double intérêt géopolitique partagé par les Etats-Unis : restreindre de la domination de la Russie sur le marché européen et contrebalancer l’accès de l’Iran à la Méditerranée orientale via la Syrie. Quelle est la politique d’Israël envers les pays asiatiques comme la Chine et l’Inde ? La conférence des non-alignés de Bandung en 1955 symbolisa l’isolement d’Israël en Asie. Mais, depuis les années 1990, notre pays a fortement développé ses relations avec des Etats comme la Chine et l’Inde, qui recherchent la technologie militaire israélienne, bien que les Etats-Unis nous restreignent dans notre coopération avec l’Empire du Milieu. L’administration Biden nous a même demandé de condamner la répression du régime chinois au Xinjiang. En représailles, les Chinois votent contre nous à l’ONU et ne se privent pas d’aider les Iraniens à contourner les sanctions américaines.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*