Effroi postmoderne

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Le roman de Nora Bussigny (Mille yeux, Rémanence) nous plonge dans la folie masculiniste.


Dans Mille yeux, la journaliste Nora Bussigny opère une plongée romanesque dans la jeunesse des années 2020. Un banlieusard, qui fait ses études à la Sorbonne, se retrouve au milieu (mille yeux) d’une faune inconnue de lui. Nous sommes loin des bandes de jeunes, qui finissaient toutes par se mélanger dans les insouciantes Trente Glorieuses. Aujourd’hui, la jeunesse est constituée de tribus : les féministes tendance woke, évidemment, les aristos un peu déphasés, tradis et quelquefois décadents, les bobos théâtreux et, à la lisière de Paris, la jeunesse populaire avec ses instagrameuses et ses « kékés » en bagnoles customisées. Le narrateur navigue de groupes en groupes, car il est à la recherche d’une petite amie, ou plutôt d’une partenaire sexuelle dans une quête qui s’avère vaine et qui finira mal.

Tout cela est bien mené, avec du souffle, l’auteur a un talent certain pour les dialogues et les descriptions. Sa force réside dans l’objectivité : elle observe, décrit, raconte, mais ne théorise jamais. Le récit est écrit à la troisième personne, du point de vue du narrateur, qui n’est jamais décrit et n’a pas de prénom. Nous savons qu’il est souvent vêtu de noir et qu’il prend le RER pour rejoindre sa banlieue.

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C’est tout. Il est à la fois omniprésent et absent. Et cela est vraiment la trouvaille du roman, il n’est finalement qu’une marionnette manipulée par le récit. Si le narrateur n’est jamais décrit, les jeunes filles qu’il convoite le sont abondamment, surtout leurs vêtements, car l’habit fait le moine. Ainsi Maxime, qui se dit gender fluid et s’habille en femme ou en garçon manqué, selon les jours : « Si j’avais quitté Maxime en yin : maquillée, flottant dans une blouse fleurie aux couleurs de sa barrette, qui retenait une mèche de ses courts cheveux en arrière, je la retrouvai en yang. Un jean droit sombre terminé par des Creepers noires, un t-shirt blanc informe, sur lequel une phrase était visiblement brodée, une veste bleu nuit aux épaulettes imposantes, les cheveux en arrière façon dandy et autant de maquillage que moi ».

Retour au naturalisme

Cette esthétique pour raconter une histoire d’aujourd’hui nous fait remonter loin, du côté de Zola. Nora Bussigny décrit des « mondes » qui vivent côte à côte, quelquefois se télescopent mais ne se mélangent jamais. Comme le faisait Zola lorsqu’il décrivait le demi monde ou le monde ouvrier. L’écrivain naturaliste envisageait son travail comme une expérience scientifique : « Mon but a été scientifique avant tout, j’ai montré les troubles profonds d’une nature sanguine au contact d’une nature nerveuse. J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique qu’un chirurgien fait sur les cadavres » [1]. Dans Mille yeux de Nora Bussigny, le narrateur, au contact de cette jeunesse qui lui est étrangère, finit par exploser, comme dans une expérience chimique qui tourne mal.

On sent tout de même, de la part de l’auteur, une certaine tendresse pour son narrateur et pour la population de la lointaine banlieue pavillonnaire (dont elle est issue). Le personnage principal s’y réfugie à la fin, et il est vrai que ces jeunes issus de baccalauréats professionnels, qui travaillent au Buffalo Grill, qui ont des parents vieux rockers et tatoués, semblent bien plus authentiques et rassurants que la faune sorbonnarde. Nous sommes alors propulsés dans une BD de Frank Margerin.

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Radicalisation masculiniste

Au fur et à mesure du récit, et de ses déconvenues sentimentalo-sexuelles, le narrateur se radicalise, se durcit, et l’on sent naître en lui une détestation des femmes.

Nous ne pouvons pas ne pas penser au mouvement incel, ces masculinistes radicaux revendicatifs pleurant la fin du patriarcat et subissant en même temps le célibat. Incel est un mot valise pour « involuntary celibate », cette communauté sévit en France principalement en ligne, sur des forums comme 4chan, mais a déjà commis des meurtres de masse aux Etats-Unis et au Canada. La radicalisation des féministes a donc abouti à ce phénomène masculiniste, certes marginal mais extrême: « Les femmes qui ont connu plus que deux bites sont des putes ». Mille yeux est un témoignage précieux de cet effroi post moderne.

Mille yeux de Nora Bussigny (éditions Rémanence)

Mille yeux

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[1] Préface de Thérèse Raquin, 1867

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