[Edito] La France et l’Europe centrale : la grande occasion manquée

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Ils ont manqué une belle occasion de se taire. La pique, signée Jacques Chirac, était adressée aux dirigeants des pays d’Europe centrale qui avaient en 2003 soutenu les États-Unis pendant la guerre en Irak, contre l’avis de la France et de l’Allemagne. Les élites d’Europe centrale en ont gardé un souvenir amer et ne manquent jamais une occasion de retourner l’expression à un président français dès qu’un différend survient avec Paris, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie. Pourtant ce n’est pas ce commentaire qu’on a le plus entendu en Pologne, en Roumanie et dans les pays Baltes, ces dernières semaines. Au lieu de cela, les décideurs d’Europe centrale ont simplement exprimé leur déception vis-à-vis d’une France qui a “manqué une occasion de prendre le leadership de l’Europe”.

Il faut dire que les Européens du centre avaient entretenu de grands espoirs à la suite de l’invasion russe du 24 février dernier. Ils ont pu croire un temps que cet événement déterminant pour l’Europe avait enfin ouvert les yeux d’Emmanuel Macron. Non, la Russie n’était pas européenne (ses dirigeants le disent d’ailleurs eux-mêmes depuis la fin des années 1990). Et, oui, face à une agression qui remettait en cause la sécurité du continent, il fallait enfin faire preuve de fermeté vis-à-vis de Vladimir Poutine.

L’Allemagne traînant les pieds, les États d’Europe centrale ont cru, l’espace d’un instant, que la “grande nation” qui leur avait permis de réveiller leur sentiment national par deux fois, en 1848 et en 1918, allait enfin être à la hauteur de leurs espoirs

Les premiers signes avaient été encourageants. Avec une économie moins dépendante du gaz russe que celle de ses voisins, Macron avait pris les devants pour convaincre Berlin et Rome d’adopter un paquet de sanctions exemplaires. Il avait également promis de l’aide et surtout envoyé munitions et équipements militaires. L’Allemagne traînant les pieds, les États d’Europe centrale ont cru, l’espace d’un instant, que la “grande nation” qui leur avait permis de réveiller leur sentiment national par deux fois, en 1848 et en 1918, allait enfin être à la hauteur de leurs espoirs. Le Royaume-Uni sorti de l’Union européenne, Paris allait peut-être cette fois prendre l’initiative et s’attirer des sympathies à l’Est qui pourraient à terme se transformer en soutiens plus solides pour faire avancer l’Europe, quitte à mettre un peu la pression sur Berlin.

Las ! leurs espoirs ont été déçus. Non seulement la France est restée dans la roue de l’Allemagne, mais les déclarations sur la nécessité de ne pas “humilier” un pays qui a pourtant désigné l’Occident (dont fait partie la France) comme ennemi ont eu raison des espoirs de l’Europe centrale. On attendait Mitterrand ( « Les pacifistes sont à l’Ouest mais les missiles à l’Est »), on a vu Daladier. Emmanuel Macron semble avoir pris la mesure de la faute commise et a rectifié le tir en se rendant en Roumanie et en Moldavie les 14 et 15 juin, avant de partir pour Kiev avec Olaf Scholz et Mario Draghi. Ce nouveau virage, à contre-courant des déclarations des semaines précédentes, est certes bienvenu. Mais il n’effacera pas la désillusion qu’ont vécue les États d’Europe centrale. Pendant une brève période, Paris a eu l’opportunité de prendre l’ascendant moral en Europe centrale pour assumer plus de leadership français sur le continent. Le moment est passé et la grande occasion a été gâchée.

* Thibault Muzergues est essayiste et auteur d’“Europe champ de bataille” (Le Bord de l’Eau, 2021).

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