Déconstruisez-moi!

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

L’éditorial d’octobre d’Elisabeth Lévy


Il paraît que 32 % des hommes pensent qu’il n’est pas professionnel de parler des règles au travail. Ce qui signifie que 50 à 70 % (il doit bien y avoir des sans-opinions) trouvent cela parfaitement normal, peut-être aiment-ils se mêler à ces passionnantes discussions (perso, je ne connais aucune femme qui ait envie de parler de ses règles au boulot mais je vous accorde que ce n’est pas scientifique). J’ai déniché cette information[1] sur le site Terrafemina où j’errais en quête d’explications sur « l’homme déconstruit » dont Sandrine Rousseau, candidate malheureuse à la primaire écolo m’avait appris l’existence. Au cas où ça vous aurait échappé, notre éco-féministe (vocable qui me fait toujours penser à éco-terroriste mais c’est une pure question d’assonance) amatrice de sorcières a raconté sur LCI qu’elle vivait avec « un homme déconstruit » et qu’elle en était « hyper heureuse » – on suppose qu’elle ne voulait pas dire qu’elle était « heureuse sous l’homme » déconstruit, pour reprendre une expression chère à Maupassant et à Jérôme Leroy (pas très déconstruit, celui-là, pour un homme de gauche, va falloir faire un petit effort). Elle a ajouté qu’elle ne faisait pas confiance aux hommes et aux femmes n’ayant pas encore parcouru le glorieux « chemin de la déconstruction ». J’imagine que les hommes qui aiment causer menstruations à la machine à café sont sur la bonne voie. Qu’on me pardonne de tâtonner, je suis assez novice en déconstruction, mais je veux m’améliorer. D’ailleurs, vous avez intérêt à faire pareil si vous voulez survivre dans le nouveau monde.

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De clic en clic, je me retrouve sur le site du Cridev (Centre de retour et d’interpellation pour un monde sans rapports de domination). Un certain Pierre M, 23 ans, y publie, « sous la supervision de ses collègues, Manelle H, Élise B, Emmanuelle A, Élise S », un texte empreint d’un repentir fanatique. Il raconte sa conversion, à Belfort, quand un ami lui a dit : « tu es sexiste que tu le veuilles ou non et c’est à la fois de ta faute et à la fois pas de ta faute.» Depuis, il expie, dans le cadre d’un service civique au Cridev, au sein d’une équipe de femmes. Il traque ses « travers de sexisme inconscient » et anime un atelier « en non-mixité homme choisie » où on réfléchit au patriarcat du point de vue de l’oppresseur. En gros un groupe de mecs qui ne parlent ni foot ni gonzesses ni pognon et ne picolent pas. Ça doit être gai. Enfin, peut-être qu’au moins, ils se fouettent pour de vrai. Pitié, ne me dénoncez pas, je dis ça pour rire. En attendant, que les jeunes filles se rassurent, quelques mâles dûment rééduqués devraient arriver sur le marché, nous apprend Pierre : « Des hommes, souhaitant se déconstruire, travailler sur leurs propres sexismes, conscients et inconscients existent. Oui dans le pot-pourri, il existe des poires qui restent pourries mais qui ne sont pas chargées de cyanure. » On appréciera la métaphore botanique. L’homme, quel poison.

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J’ai l’impression, déroutante pour ne pas dire terrifiante, d’avoir été téléportée sur une planète inconnue. On n’y rigole pas beaucoup et je ne vous parle pas du reste. Cependant, je commence à comprendre. L’homme déconstruit, c’est celui qui se dépouille de tout ce à quoi on avait l’habitude de reconnaître un homme et de le distinguer d’une femme, depuis l’apparition d’Homo sapiens jusqu’au début du xxie siècle. La déconstruction est une castration volontaire. Se la couper (symboliquement, mais quand même) pour consoler ces dames du tort que leur a fait le patriarcat, il fallait y penser.

À la réflexion, ce n’est pas très étonnant dès lors que le désir et la sexualité sont totalement  absents des réflexions de Pierre M et de ses superviseuses. Les déconstructeurs ne parlent pas de sexe, comme s’ils avaient oublié que ça existait. Il n’y a plus ni hommes ni femmes. Enfin délivrée des stéréotypes genrés qui, après tout, n’ont jamais engendré que des civilisations millénaires et d’innombrables merveilles, l’humanité revient à l’innocence d’avant la Chute : pas de fruit défendu, pas de pulsion, pas de Mal. Plus de frotti-frotta, gestes barrières pour l’éternité. Bien sûr, tout était dans Muray : la Fin de l’Histoire est en train d’advenir, nous ramenant à l’âge fusionnel d’avant l’Histoire (l’Après-Histoire est une Préhistoire, merci Lacan). Autrement dit, Sandrine Rousseau vit avec Homo festivus. Je ne me chamaillerai pas avec elle pour un mec.

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Sur France Info, le sentencieux Clément Viktorovitch sermonne tous ceux qui, comme ma pomme, pouffent au lieu d’explorer les promesses de ce nouveau concept. Il n’a pas tort. On pouvait pleurer de rire quand toutes ces diaboliques inventions n’existaient que dans les livres de Muray. Aujourd’hui, ces dingueries sont bien réelles, elles nourrissent un débat très sérieux, une ministre a même dégainé une tribune pour répondre à Sandrine Rousseau.

Bigre ! J’ai hâte de me retrouver sur terre, là où il y a encore des hommes et des femmes névrosés et tordus, imprévisibles et irréconciliables. Profitons-en pour vivre, tant qu’il est temps. Ce n’est pas pour vous casser le moral, mais il y a des jours où on se dit que la fin est proche.

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[1]. Issue d’une étude menée par un fabricant britannique de produits d’hygiène auprès de 2 000 employés de bureau.

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