De l’emprise en milieu religieux en général, et de Catherine Cadière en particulier

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .


Selon le rapport Sauvé, fruit de deux ans et demi d’enquête sur l’ampleur de la pédocriminalité entre les années 1950 et aujourd’hui, 216 000 victimes d’actes pédocriminels au sein de l’Église catholique française ont été recensées. Parmi elles, un nombre non précisé — les témoignages sont difficiles à produire — de religieuses. « Elles sont doublement exposées aux violences, à la fois comme femmes et, d’une certaine manière, comme des enfants car de par leur statut, elles sont infantilisées par les règles auxquelles elles doivent se plier dans leur communauté », affirme Julie Ancian, sociologue à l’INSERM qui a mené ces travaux. « Comme pour les mineurs agressés, il ne s’agit pas que de quelques cas de « brebis galeuses », mais de quelque chose de systémique ».

Rien de bien nouveau sous le soleil. Par exemple…

« Eradice ne disait mot. Le Père parcourait, avec des yeux pleins de feu, les parties qui lui servaient de perspective ; et comme il avait ses regards fixés sur elle, j’entr’ouïs qu’il disait à voix basse, d’un ton d’admiration : « Ah, la belle gorge ! Quels tétons charmants ! » Puis il se baissait, se relevait par intervalles, en marmottant quelques versets : rien n’échappait à sa lubricité. Après quelques minutes, il demanda à sa pénitente si son âme était entrée en contemplation ? « Oui, mon très révérend Père, dit-elle, je sens que mon esprit se détache de la chair, et je vous supplie de commencer le saint œuvre. » « Cela suffit, reprit le Père, votre esprit va être content. », Il récita encore quelques prières, et la cérémonie commença par trois coups de verge, qu’il lui appliqua assez légèrement sur le derrière. Ces trois coups furent suivis d’un verset qu’il récita, et successivement de trois autres coups de verge un peu plus forts que les premiers. Après cinq ou six versets récités et interrompus par cette sorte de diversion, quelle fut ma surprise, lorsque je vis le Père Dirrag, déboutonnant sa culotte, donner l’essor à un trait enflammé qui était semblable à ce serpent fatal qui m’avait attiré les reproches de mon ancien Directeur ! Ce monstre avait acquis la longueur, la grosseur et la fermeté prédites par le capucin ; il me faisait frissonner. Sa tête rubiconde paraissait menacer les fesses d’Eradice ; le visage du père était tout en feu… »

A lire ensuite, Aurélien Marq: Loi religieuse, loi française

On aura reconnu le style de Thérèse philosophe, attribué — non sans vraisemblance — à Boyer d’Argens, ami de Voltaire, fils dévoyé et philosophe du Président de la Cour d’Aix-en-Provence qui en 1730 avait eu à juger la ténébreuse affaire du détournement de la jeune novice Catherine Cadière par le Père jésuite Girard — les pseudonymes anagrammatiques du roman sont transparents.

Rappel des faits. Catherine Cadière a 16 ans, elle a été placée par ses parents au couvent de Toulon comme novice, et en attendant de prononcer ses vœux, elle a les rêves et les réactions hormonales de son âge. Elle se confie à son confesseur, qui l’alarme fort, et suggère des pénitences de plus en plus sévères. Constatant que les verges, durement appliquées, ne font qu’exciter ses fantasmes (un effet dénoncé trente ans auparavant par l’abbé Boileau, qui expliquait que les coups de discipline sur le bas des reins attisaient les désirs et qu’il faudrait peut-être y renoncer ou en tout cas les modérer), elle s’inquiète réellement : le bon Père lui propose alors de la purifier avec un morceau du « cordon de saint François » en sa possession, introduit dans ses orifices pour en chasser les tentations diaboliques. Bref, elle se retrouve enceinte — et il la fait avorter. Deux fois. Elle va de plus en plus mal, frôle l’anorexie, il a l’idée de lui fabriquer des stigmates semblables à ceux du Christ, aux mains, aux pieds et au côté, avec un peu d’acide. Puis le saint homme fait courir le bruit qu’une nouvelle élue de Dieu hante le couvent. Les dévotes de la ville demandent à la voir. Girard fait fabriquer une couronne d’épines — par un fabriquant de cages d’oiseau, affirme Michelet — et la lui enfonce sur la tête à coups de marteau à l’occasion de Pâques. Le sang ruisselle sur son visage, il y applique des carrés de batiste qu’il revend — fort cher — aux dites dévotes : on appelle cela des véroniques, en souvenir du linge que la sainte appliqua, à la sixième station, sur le visage de Jésus montant au Calvaire. Elle est sur le point de succomber à cette avalanche de mauvais traitements quand, coup de théâtre, sa sœur aînée, bénéficiaire de la dot, meurt. La voici récupérée par ses parents — qui ne s’étaient même pas donné la peine de la visiter depuis plus d’un an. Ils la trouvent dans un état effroyable, la font parler et portent plainte pour viol. Conformément à la législation du temps, on lui applique la question — étant entendu que dans ces affaires, la femme ment — depuis Eve et Lilith c’est une longue tradition. Elle maintient ses accusations sous la torture — elle en a vu d’autres. On arrête le Père Girard. Procès retentissant, le tribunal hésite, la voix prépondérante du Président — qui appartient lui aussi à la Compagnie de Jésus — le fait acquitter. On l’exile en Allemagne, où il succombe opportunément dès l’année suivante à un mystérieux mal d’entrailles — le même qui tue Catherine Cadière rentrée chez ses parents. Un hasard sans doute.

Sur ce, le fils du Président, Boyer d’Argens, un garnement qui pense mal, s’appuie sur les pièces du procès pour écrire cette histoire en l’enrobant de fiction érotique. Thérèse philosophe est l’un des grands succès licencieux du siècle — et l’un des mieux écrits, dans la foule de productions pornographiques du temps.

En 1648, pendant la Fronde, Anne d’Autriche offre au coadjuteur de Paris, Jean-François Paul de Gondi, le futur cardinal de Retz, la charge très honorifique de confesseur des couvents de femmes de Paris. Notre homme, qui a « choisi le mal par dessein, ce qui est certainement le plus criminel devant Dieu, mais le plus sage devant les hommes », explique-t-il dans ses Mémoires, se demande ce qui lui vaut cet honneur, de la part d’une souveraine qui le hait. Il comprend soudain que la reine compte sur un écart de conduite de sa part — on connaît sa réputation de coureur — en le confrontant à ces centaines de jeunes et moins jeunes religieuses, signe que l’on n’ignorait rien de ce qui se passait dans le tribunal de la confession. Et au scandale qui ruinerait sa réputation.

Notre bel apôtre choisit donc de se vider les humeurs, dans la nuit qui précède ses tournées, dans les bras de sa maîtresse, Mlle de Chevreuse, de façon, explique-t-il, à confesser en état de grâce et de sein têté…

Loin de moi l’idée de circonscrire ce genre de comportements à l’Église catholique — même si le célibat forcé des prêtres n’aide guère à maîtriser ses sens. La confession (de quelque nature qu’elle soit) est une situation d’emprise, de domination — et de confiance accordée, de l’autre côté : Freud a suffisamment expliqué les mécanismes de transfert et le fait que l’analyste devient l’objet des pulsions de son patient. La tentation est permanente, il faut être saint Ambroise pour ne pas y céder, et plus le milieu est clos, plus elle s’exacerbe. Cela n’excuse rien, légalement parlant, mais aide à expliquer. Surtout dans le milieu fermé d’un couvent, où les désirs s’aiguisent au gré des pratiques de pénitence.

Le couvent des Capucines, à Marseille, jouxtait initialement les quartiers où étaient enfermés les galériens — au bout de l’actuel Quai de la mairie. Et ces vilains garçons, attirés par les nonnes en folie, faisaient le mur. De vilaines rumeurs d’orgies nocturnes et de fœtus enterrés dans le jardin du couvent amenèrent les autorités à déplacer les religieuses, en leur construisant un bâtiment plus commode sur les pentes de la première colline à l’est — l’actuel lycée Thiers. Où j’ai officié ces dernières années… Honni soit qui mal y pense.

Pour aller plus loin, consulter le récit que Michelet a consacré à cette affaire en annexe de la Sorcière. Mais pour un compte-rendu moins romantique et plus scientifique, lire absolument Stéphane Lamotte, l’Affaire Girard-Cadière, Justice, satire et religion, Presses Universitaires de Provence, 2016 • 

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