De la critique du voile à la créolisation : Jean-Luc Mélenchon, le laïcard défroqué

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

A l’amicale des incroyants, on dit de l’insoumis qu’il a vendu son âme à Dieu. Afin qu’une fois devenu calotin, l’Éternel fasse de lui son prophète dans les banlieues. Payant dans les urnes, son pacte faustien avec le communautarisme n’arrache vraisemblablement aucun remords au bienheureux “caudillo” de la Nupes. Quand bien même sa récente mainmise sur les quartiers atteste de leur triste mutation : de “ceintures rouges” tenues par le PCF, les voilà devenus de vastes bénitiers où grenouillent les nouveaux bigots, votant pour qui les défend au mieux contre l’“islamophobie”. Mais qu’importe : pour le “candidat” au poste de Premier ministre, Matignon vaut bien une salat. Et tant pis si ses nouvelles sympathies cléricales supposent qu’il laisse suffoquer des familles entières “sous la botte de l’imam”… Un constat difficile à avaler pour qui s’est délecté maintes fois d’entendre le tribun pourfendre tout ce qui portait soutane, papillotes ou djellaba. Mais peut-être n’est-ce plus là une préoccupation majeure pour lui, le voltairien repenti.

Au-delà des calculs politiques, il semble bien qu’un bouleversement plus profond, dépassant la seule question du clientélisme, ait motivé sa volte-face sur la question religieuse. Balivernes, dites-vous ? Dans ce cas, voyez par vous-même : « La bataille rangée entre cléricaux et républicains est dépassée », affirmait en mars Mélenchon, ancien membre de la loge Roger-Leray du Grand Orient de France, au sujet de l’école dans la Croix . Vous avez bien lu. Même lorsqu’il s’agit de la “guerre scolaire” entre les enseignements public et catholique, feu qu’il comptait ranimer jusqu’en 2017, le vieil animal politique rentre désormais dans sa niche. Prêtres ou imams, tous sont les bienvenus dans la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale !

Quand Jean-Luc Mélenchon critiquait le port du voile

Mais que diable s’est-il donc passé pour que “Méluche”, dernière caricature vivante du “bouffeur de curés” sauce IIIe République, en arrive à ratisser aussi large, jusque dans les mosquées et parfois même sur le perron des églises ? Pour mieux le comprendre, autorisons-nous un saut dans le passé. Lorsque le “lider maximo” d’aujourd’hui n’était encore qu’un paria du Parti socialiste. Samedi 24 avril 2010. Mélenchon, alors président du Front de gauche, est invité pour la deuxième fois sur le plateau d’ On n’est pas couché, incontournable grand-messe politique de Laurent Ruquier. L’ancien sénateur PS n’arbore pas encore sa cravate rouge, mais sa repartie est déjà là.

Les débats sont tantôt cordiaux, tantôt venimeux, mais toujours de bonne facture. Il faut dire qu’un jeune chroniqueur qui monte, un certain Éric Zemmour dont il est proche au point de s’être rendu à son anniversaire en 2008, lui tient la dragée haute. Encore arc-bouté sur les convictions souverainistes de ses débuts, le futur président de Reconquête ! ne trouve d’ailleurs presque rien à redire au programme social de Jean-Luc Mélenchon. C’est sur l’épineux sujet de la burqa, dont l’interdiction pose encore question sous le mandat de Nicolas Sarkozy, que l’auteur du Suicide français (Albin Michel) l’attaque… En vain, tant le tribun se défend bien. Peu lui chaut la « stigmatisation » qu’engendrerait une loi contre ce vêtement, assume-t-il, il est « une provocation de certains milieux intégristes contre la République, cela sera interdit ». Point final.

Assise à quelques mètres de lui, Caroline Fourest acquiesce en silence. Tandis que la discussion semble sur le point de se clore, Éric Naulleau, l’autre chroniqueur du talk-show, tente une dernière fois de le coincer : « Que dites-vous aux femmes qui la portent volontairement ? » Mélenchon répond tout de go : « En République française, les femmes et les hommes sont égaux » , tranche-t-il. Avant de fixer son interlocuteur : « J’ai le droit de te regarder dans les yeux. » Le verbe est précis, sans bavure. Tout comme lorsqu’on l’interroge sur une candidate du Nouveau Parti anticapitaliste voilée aux élections régionales, la même année, dans Marianne : « C’est une erreur, affirme-t-il. Le mouvement ouvrier a toujours payé le passage à la religion et à l’ostentation. »

Je conteste le terme d’islamophobie

Estomaqués ? Ce n’est pourtant qu’une mise en bouche : « En ce moment, on a le sentiment que les gens vont au-devant des stigmatisations, reprend le renégat du PS. Ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Du Printemps républicain dans le texte. D’autant que le tribun explique ensuite qu’il ne faut surtout pas ressusciter le spectre des « guerres de religions », obsession qui le taraude encore aujourd’hui. Et par-dessus tout rompre avec cette « attitude immature et un peu racoleuse qui dit : “À moi les miens” », lors d’une campagne électorale. Discrétion du religieux dans l’espace public, refus du clientélisme électoral et de la victimisation, critique du voile comme instrument de « soumission patriarcale »

Douze ans plus tard, où est donc passé ce Jean-Luc Mélenchon-là ? Sans doute les années 2010, teintées du sang des victimes de l’islamisme, ont-elles eu raison de sa fougue passée. Lentement mais sûrement, le feu sacré du laïcard s’est éteint en lui, à mesure que ses compatriotes tombaient sous les balles. Impossible, pour Mélenchon comme pour de nombreux Français, de continuer à vivre comme avant après l’attentat contre Charlie Hebdo , en 2015. « Ils n’auront jamais le dernier mot, tant qu’il s’en trouvera pour continuer notre inépuisable rébellion , clamait-il pourtant à la tribune, lors de son oraison funèbre pour le dessinateur Charb. Nos rires étaient ces incendies du vieux monde. » Mais voilà que « la mort » et « son souffle froid » reviennent, dix mois plus tard, au Bataclan.

Un traumatisme qui change à jamais le paysage politique français, Jean-Luc Mélenchon compris. Six jours après la boucherie, sur le plateau de Salut les Terriens , le futur chef de file de La France insoumise (LFI) est invité à s’exprimer sur la situation des musulmans en France. D’abord, le bretteur tient bon : « Je conteste le terme d’islamophobie, quoique je le comprenne, dit-il. On a le droit de ne pas aimer l’islam. »

De l’assimilation à la créolisation : vers une laïcité ouverte

Mais soudain il tâtonne, hésite et se hasarde à un vulgaire anachronisme : « Je partage l’idée que les musulmans sont mis dans le sale rôle, comme les juifs il y a une génération », ose-t-il, tout en répétant tel un mantra que le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam. Ce soir-là, sa part anticléricale n’est pas encore tout à fait morte, mais sur son tombeau pousse déjà le lierre de la compromission. Le temps n’est plus à craindre le retour du spectre des guerres de religions, sa hantise, mais bien d’empêcher qu’elle se produise.

Par tous les moyens, même la mauvaise foi. Jamais contée dans la presse, une anecdote tirée de cette soirée témoigne du degré de déni dans lequel vivait déjà l’auteur de l’Avenir en commun (Seuil). Dans sa loge, après l’émission de Thierry Ardisson, lorsque, interrogé par un journaliste sur le danger civilisationnel que représente l’islamisation de la France, il se contente de répondre : « Tout cela va se dissoudre dans le pinard et le camembert… » Puis il chasse le sujet d’un revers de la main, l’air de dire qu’au fond, la main invisible de l’assimilation fera son œuvre. Même rengaine lors de sa campagne présidentielle de 2017, durant laquelle il oscille entre laïcité stricte et “pas d’amalgame”. Une ligne gazeuse qui ne sera pas sans conséquences…

Dès sa défaite au premier tour, les insoumis interrogent illico le logiciel jugé encore trop archaïque du “Vieux”. Quelle folie que d’avoir ouvert la boîte de Pandore, car déjà les Clémentine Autain, Danièle Obono et autres woke font écho à la jeunesse, réclamant une ligne moins ferme sur la laïcité. Acculé, Jean-Luc Mélenchon plie et les souverainistes quittent le navire insoumis. C’est l’heure des grandes purges et du révisionnisme idéologique. Un tournant qui mène LFI dans la plus grande impasse de son histoire : la “marche contre l’islamophobie”, le 10 novembre 2019.

Mélenchon se dit sans doute qu’il a bien fait d’aller battre le pavé, bras dessus bras dessous avec la calotte

Organisée par de fieffés communautaristes tels que Marwan Muhammad, Madjid Messaou-dene et Yassine Belattar, la manifestation voit des députés LFI, drapés de leur écharpe tricolore, défiler aux côtés d’une partie de la foule qui crie « Allahu akbar ! » dans les rues de Paris. Peut-on imaginer vision plus cauchemardesque, un mois après l’attentat de la préfecture de police de Paris ? Pas pour l’insoumis, qui se justifie en ressassant sa vieille angoisse : « La France a une longue histoire de guerres de religions, publie-t-il sur Twitter. À chaque génération, il faut être vigilant. » Deux ans et demi plus tard, à l’aune de sa sociologie électorale, Mélenchon se dit sans doute qu’il a bien fait d’aller battre le pavé, bras dessus bras dessous avec la calotte.

De l’insoumission à la Soumission

Mais attention à ne pas tout ramener à cet incident : son succès dans les quartiers populaires est aussi le fruit d’un reniement plus global de sa tradition politique. Déjà passé du marxisme au populisme de gauche, le natif de Tanger a aussi vogué de l’assimilationnisme au multiculturalisme. Tout en l’exprimant bien sûr de façon mélenchonesque. Ainsi s’est-il aventuré, en septembre 2021, sur le “terrain Glissant” de la créolisation. À la différence du métissage qu’il a toujours défendu, ce concept « préfère envisager les relations humaines sur le mode de l’enrichissement, de la variabilité et du partage » , selon Philosophie Magazine .

En des termes plus clairs, il suppose que les minorités culturelles ne se dissolvent plus dans « le pinard et le camembert » mais qu’elles expriment leurs “différences”, sans se soucier de discrétion religieuse dans l’espace public. Un changement de cap que Mélenchon expliquait en ces termes, dans un discours à l’Institut La Boétie, en 2020 : « Il s’agissait de proposer le chaînon manquant entre l’universalisme dont je me réclame et la réalité vécue qui le dément. » Comprendre : la situation française prouve bien que l’islam n’est pas soluble dans « le pinard et le camembert » . Et il faudra bien s’y faire, sous peine d’attiser les tensions communautaires.

Ainsi disparut l’auteur de Laïcité, réplique au discours de Nicolas Sarkozy, chanoine de Latran (Bruno Leprince, coll. “Café République”), qui accusait le président de vouloir « reconfessionnaliser l’espace public ». Non pas à des fins stratégiques, c’eût été plus heureux. Mais par peur du retour du sabre et du goupillon, dont il fait maintenant état dans chaque discours sur la laïcité. Même après Charlie Hebdo , l’attentat de l’Hyper Cacher et la décapitation de Samuel Paty, tueries dans lesquelles l’ennemi désigné était chaque fois la République sociale, une et indivisible. Plutôt la paix des lâches que les « incendies du vieux monde ».

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