Comment la Russie cherche à empêcher les ventes d’armes à l’Ukraine

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L’Ukraine est confrontée à une concurrence de plus en plus rude de la part de la Russie sur le marché mondial des armes où elle cherche à s’approvisionner pour se défendre. Moscou cherche souvent à acheter les mêmes produits ou tente d’interrompre l’approvisionnement de Kiev, selon des responsables officiels et les courtiers en armes. Alors qu’une guerre d’artillerie écrasante dans l’est de l’Ukraine est en train de tourner en faveur de la Russie, Kiev essaie de mettre la main sur des systèmes de défense anti-aérienne, des véhicules blindés, des obus d’artillerie et des munitions provenant de pays tiers. Cette course à l’armement se tient alors que l’Ukraine avertit qu’elle risque de perdre la région du Donbass, point du conflit déterminant de la guerre, si l’Occident ne lui fournit pas davantage d’armes plus rapidement. Si les Etats-Unis et leurs alliés approvisionnent les systèmes occidentaux, beaucoup des fournitures d’armes en Ukraine impliquent des équipements hérités de l’Union soviétique ou fabriqués en Russie et qui sont les plus couramment utilisés par l’armée ukrainienne. Mais les courtiers en armes occidentaux et les responsables ukrainiens affirment que la Russie surenchérit souvent sur l’Ukraine pour acheter ces armes et qu’elle se hâte de renforcer ses propres stocks qui diminuent à vue d’œil. « S’ils les sortent du marché, l’Ukraine ne peut pas les acheter », explique un ancien responsable de l’armée américaine qui travaille aujourd’hui dans le privé et a négocié des armes russes pendant des dizaines d’années. Lors d’un briefing à Washington le mois dernier, Ben Wallace, le secrétaire à la Défense britannique, a annoncé que le Royaume-Uni et les Etats-Unis avaient passé en revue les 23 pays qui disposent de stocks d’armes et d’équipements fabriqués en Russie dans l’optique de les acheter et de les envoyer à l’armée ukrainienne. « La moitié de notre participation a consisté à demander : “Où peut-on en trouver ?” », a commenté M. Wallace. « Parfois, on est tombé sur les Russes qui cherchaient aussi, tiens donc ; dans certains pays ils cherchaient à se réapprovisionner parce que leurs réserves s’épuisent rapidement. » Le porte-parole du ministère britannique de la Défense du Royaume-Uni n’a pas voulu s’étendre sur les commentaires de M. Wallace. Des représentants du ministère ukrainien de la Défense ont reconnu l’existence de cette difficulté, tout en refusant de commenter publiquement le sujet. Le porte-parole de l’ambassade de Russie à Washington n’a pas encore donné suite à nos demandes de commentaires. Le mois dernier, des courtiers tchèques et polonais travaillant pour l’Ukraine ont passé un contrat avec un fournisseur bulgare pour des véhicules blindés et des obus d’artillerie de fabrication russe, quand un groupe d’acheteurs arméniens a offert 50% de plus et réussi à emporter le contrat, raconte un député ukrainien qui a suivi les négociations. « Nous sommes absolument certains que ça n’ira pas en Arménie, ça va probablement aller en Russie », précise le député. « Ils savent ce que nous cherchons. Et ils savent où il y en a. » Les courtiers rapportent que Moscou a menacé certains pays de les priver à l’avenir de pièces détachées et de services pour leurs systèmes fabriqués en Russie et sur lesquels nombre d’entre eux s’appuient pour assurer leur défense nationale. « Parfois, on n’est pas très sûr de savoir ce qui se passe », ajoute un autre député ukrainien impliqué dans des contrats de vente d’armes. « Ce que l’on voit ressemble quand même beaucoup à du sabotage. » L’Ukraine — ainsi que les gouvernements britannique et américain qui œuvrent à aider Kiev — a parfois pris du retard dans les contrats, ou les a vus s’évaporer. « C’est de l’efficacité de la part des services de renseignement russes et de l’inefficacité de celle de l’Ukraine et de nos alliés », estime le second député. En avril, la Russie s’est opposée à la proposition du Pentagone de donner à l’Ukraine 11 hélicoptères de transport militaire Mi-17 de fabrication russe, que les Etats-Unis avaient achetés à la Russie en 2011 à destination de l’armée afghane. Le ministère russe de la Défense a publié une déclaration qualifiant le potentiel transfert à l’Ukraine de violation illégale de l’accord d’utilisateur final, affirmant que ce transfert « constituait une violation flagrante des fondamentaux du droit international et des provisions des contrats entre la Russie et les Etats-Unis ». En juin, une porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a annoncé que Moscou avait protesté officiellement auprès des Etats-Unis, l’accusant d’enfreindre ses obligations contractuelles regardant les hélicoptères. « Notre ambassade aux Etats-Unis a déposé une requête officielle auprès du département d’Etat américain et exigé des explications détaillées sur la raison pour laquelle des Mi-17 sont transférés à l’Ukraine sans que l’exportateur, c’est-à-dire la Russie, n’en soit informé et sans son consentement, et contrairement aux pratiques diplomatiques en vigueur », a-t-elle déclaré. Le département d’Etat a renvoyé l’affaire vers le Pentagone, qui n’a pas réagi à la protestation de Moscou. La Russie est le deuxième plus grand exportateur d’armes du monde après les Etats-Unis. Outre les ventes directes, les équipements russes, ainsi que les plus anciennes armes soviétiques, sont souvent achetés et vendus par des entreprises intermédiaires inscrites aux Etats-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Aujourd’hui, la Russie semble essayer d’empêcher ces courtiers de fournir des armes destinées à alimenter l’effort de guerre de Kiev. « On nous a dit : “si vous n’arrêtez pas d’acheter ces merdes [pour l’Ukraine] nous ne ferons plus jamais d’affaires avec vous” », révèle l’ancien responsable reconverti dans le privé. « Nous vous sanctionnerons. » Selon les courtiers en armes occidentaux, ces dernières années Moscou ne trouvait généralement rien à redire lorsqu’ils vendaient des armes fabriqués en Russie. Pendant plus de dix ans après les attaques terroristes du 11 Septembre, les marchands d’armes qui passaient des contrats avec le Pentagone et la Central Intelligence Agency (CIA) ont acheté des équipements militaires conçus en Union soviétique et en Russie pour soutenir l’Irak et l’Afghanistan. La loi russe interdisait souvent une participation directe dans ces ventes, mais Moscou avait tendance à encourager ces transactions qui lui permettaient d’écouler ses produits. Quant à l’Ukraine, elle a vendu elle-même pendant des années des équipements russes et soviétiques à des courtiers en armements et à d’autres pays. En 2014, la Russie a pris la péninsule de Crimée à l’Ukraine, créant brusquement une tension militaire entre les deux pays, et l’attitude de Moscou vis-à-vis des ventes d’armes de fabrication russe a changé du tout au tout, en tout cas vis-à-vis de l’Ukraine. « Avant, ils n’émettaient jamais la moindre objection, sous aucun prétexte », expose Reuben Johnson, consultant en défense américain qui a travaillé pendant des années en Russie et en Ukraine. « Et maintenant les Russes viennent dire : “Oh mais attendez une minute, ça ne nous plaît plus du tout.” » Les allégations d’interférence russe dans la fourniture d’armes à l’Ukraine datent d’avant l’invasion de février. L’année dernière, les autorités tchèques ont imputé au renseignement militaire russe une explosion meurtrière qui s’est produite en 2014 dans un dépôt d’armes approvisionnant l’Ukraine. En 2016, à Kiev, un groupe d’hommes a kidnappé un responsable de l’armement ukrainien qui avait négocié un contrat lucratif de pièces détachées aéronautiques avec l’Inde, gros client pour les armes russes, selon un ancien responsable du secteur de la défense ukrainien. Pour les responsables ukrainiens, ce complot a été organisé par un agent des renseignements russes. En 2020, des procureurs bulgares ont inculpé trois Russes pour l’empoisonnement au Novitchok, un puissant agent innervant, du marchand d’armes bulgare Emilian Gebrev en 2015. M. Gebrev avait été impliqué dans le courtage d’armes vers l’Ukraine. La Russie a nié toute implication dans ces diverses agressions. M. Gebrev a survécu à cet empoisonnement mais beaucoup de membres du secteur de l’armement international interprètent cet événement comme un message d’avertissement envoyé à ceux qui envisageraient de faire des affaires avec Kiev. (Traduit à partir de la version originale en anglais par Bérengère Viennot)

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