Comment je me suis aperçu que j’étais devenu fasciste – et pire, ringard

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Ça s’est passé en écoutant il y a un mois l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut intitulée Regards croisés sur l’Amérique et sur la France. Les deux invités étaient le journaliste américain James McAuley, correspondant du Washington Post à Paris et auteur d’un article récent dans Le Monde dans lequel il « s’inquiétait » des dérives d’un universalisme français jugé de plus en plus antimusulman sinon raciste et Pascal Bruckner, vieux complice de Finkie, s’inquiétant au contraire de la volonté acharnée du politiquement correct américain à faire de l’homme blanc le Coupable presque parfait de la post-modernité, dominant parce que blanc, sexiste parce qu’homme, transphobe parce que cisgenre.

Comme toujours dans cette émission, la conversation commença sous les meilleures auspices, exquise, nuancée, intéressante, chacun, si l’on peut dire, tombant d’accord dans son désaccord avec l’autre, MacAuley défendant le particularisme au nom de l’universel et se méfiant d’une laïcité trop rigide, « à la française », Bruckner arguant que la laïcité relevait précisément de notre génie national en plus de constituer la méthode universaliste par excellence « protégeant les religions et nous protégeant des religions ». L’échange se tendit quelque peu lorsque le premier évoqua « la très belle et très ancienne foi musulmane installée en France depuis toujours » et se dit consterné par cette notion d’islamo-gauchisme sévissant de plus en plus parmi certains intellectuels français  –  à quoi le second répondit que du fait de sa proximité géographique avec l’Afrique du nord, la France, mieux que l’Amérique, connaissait l’islam et sa mouvance islamiste et que l’on ne pouvait pas totalement distinguer l’une de l’autre – comme le prouvaient d’ailleurs avec brio des intellectuels musulmans tels que Kamel Daoud, Boualem Sansal, Amine El Khatmi, Abdennour Bidar (et sans même parler de Zineb el Rhazoui, notre Marianne et de nos résistantes Lydia Guirous, Sonia Mabrouk, Fatiha Agag-Boudjahlat), toutes et tous  bien plus sévères que nous à l’endroit de leur religion.

Lire aussi : Cancel culture : effacer l’historique

Mais c’est surtout à partir de la situation américaine qu’il apparut clairement que ces trois-là n’étaient pas du tout sur la même longueur d’onde et parlaient en fait toujours d’autre chose. L’Américain causait démocratie, élections américaines, terreur trumpiste. Les Français répondaient idéologie, campus américains, terrorisme culturel. Le premier s’émouvait de l’épisode de l’attaque du Capitole par un type déguisé en bison, les seconds cristallisaient sur le triomphe de la génération woke et de la cancel culture.

Et c’est à ce moment où Finkielkraut voulut faire réagir son interlocuteur sur cette volonté de certains professeurs américains de ne plus enseigner l’histoire de l’art que sous l’angle racialiste, féministe et genriste que celui-ci éclata d’un rire effrayant (27’30’’) – ce qui interloqua son modérateur : « qu’est-ce qui se passe ? ». Le journaliste du Washington post expliqua alors qu’il trouvait sidérante cette « obsession française » à stigmatiser la Cancel culture alors que son pays venait d’échapper il y a trois jours à un coup d’état fasciste ordonné par le président Trump lui-même. Comment pouvait-on s’en prendre à quelques excès universitaires de gauche alors que c’est la démocratie qui avait été mise en péril par un suprématisme de droite ? Et d’ailleurs, ces excès idéologiques, peut-être illégitimes dans la forme, n’étaient-ils pas légitimes sur le fond ? La lutte pour la défense des minorités ne méritait-elle pas quelques salubres outrances ? Entre la paille du politiquement correct et la poutre du politiquement facho, comment pouvait-on hésiter une seconde ?

L’épisode tragicomique du Capitole me semblait bien moins grave que l’arrivée au pouvoir de ce même Biden, de sa Rokhaya Diallo de Kamala Harris et avec eux de toute cette génération woke assoiffée de censure et de révisionnisme culturel et artistique

Et c’est là que je m’aperçus qu’en effet, oui, j’étais « fasciste ». L’épisode tragicomique du Capitole (qui ne remettait pas une minute en question l’élection de Joe Biden) me semblait bien moins grave que l’arrivée au pouvoir de ce même Biden, de sa Rokhaya Diallo de Kamala Harris et avec eux de toute cette génération woke assoiffée de censure et de révisionnisme culturel et artistique. Je trouvais plus insupportable et ô combien plus dangereux pour l’humanité le triomphe de la Cancel culture, avec ses « trigger warnings » (« traumavertissements »), ses « sensitivity readers » (« lecteurs sensibles »), son « public shaming » (« honte publique »), son « male gaze » (« regard masculin »,  forcément voyeur et violeur, et que Bruckner appela plaisamment « merguez »), ses « disrupttexts » (« défions les textes », Homère et Shakespeare compris) que les tweets drolatiques de Donald Trump qui au fond se révélait, lui, l’inculte vulgaire et matamore, le dernier rempart à la déculturation inclusive du monde.

Et puisqu’on parlait de racisme, je soussignais aux propos de Bruckner affirmant que le vrai racisme, aujourd’hui, c’était justement cet antiracisme racialiste, identitaire, bien décidé à en finir avec les « DWEM » Dead White European Male ») autant qu’avec les Noirs refusant de se définir comme tels et fuyant les États-Unis comme cela avait déjà été le cas pour l’écrivain noir et homosexuel, James Baldwin, venue s’installer en France dans les années 70 pour la bonne raison que dans notre pays il n’était pas assigné à sa négritude et à son homosexualité – objection à laquelle MacAuley n’eut rien à répondre et comme si au fond le débat ne l’intéressait plus et que ses Français d’un autre monde pouvaient dire ce qu’ils voulaient, c’était son monde à lui qui triomphait. Il reprit tout de même la parole à la fin pour dire que la Cancel culture n’était absolument pas une « menace » à ses yeux contrairement au « capitalisme néo-libéral » (et comme si le Cancel n’était pas l’aboutissement de ce néo-libéralisme) et qu’il était désolé pour ses interlocuteurs de n’être plus dans le coup, façon d’envoyer à ces derniers, ce que releva tout de suite Finkie, un de ses « ok boomers » typique du négationnisme du nouveau monde. […]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

L’article Comment je me suis aperçu que j’étais devenu fasciste – et pire, ringard <img class='plus-nav-icon-menu icon-img' src='https://lincorrect.org/wp-content/uploads/2020/07/logo-article-small.png' style='height:20px;'> est apparu en premier sur L'Incorrect.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*