[Benedetti] Pourquoi l’Assemblée est devenue un grand théâtre

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Il est de bon ton de s’offusquer ces derniers jours du spectacle que donnerait la nouvelle Assemblée nationale. Soit… C’est oublier que sous la IIIème comme sous la IVème république, y compris sous la Vème, l’hémicycle a toujours été un théâtre. Tout simplement parce que la théâtralité est indissociable de la représentativité et qu’il ne faut pas s’étonner que le Palais Bourbon fusse par ailleurs le sismographe de l’humeur d’une société. Cette dernière est devenue ce qu’elle est — éruptive, fractionnée, gorgée de ressentiments — parce que depuis des années le politique s’est muté en lieu vide. Doublement vide à vrai dire : vide par défaut de représentation, et vide par défaut de volonté, réduisant l’action publique à un pilotage automatique dans les hautes sphères de la mondialisation. Les institutions confortaient à leur façon cette vidange par leur motricité même qui exigeait de dégager des majorités claires, que ces dernières soient absolues ou de composition. Le scrutin de 2022 de ce point de vue a ouvert une faille spatiotemporelle qui nécessite d’en revenir aux fondements d’un régime libéral : c’est au parlement en fin de compte que se cristallise la délibération constitutive de la mise en mouvement de la décision. Et cela ne doit pas se faire sans mal, il est même impératif que cela frotte, pour que la dispute-discussion investisse de son caractère démocratique l’exécution qui s’ensuit.

Les jeux parlementaires que l’architecture de la nouvelle Assemblée suscite n’ont évidemment rien de nouveau, sauf à considérer qu’un parlement mutique serait la norme

L’étonnement, voire l’indignation qui accompagne certains commentaires depuis le début de cette XVIème législature relève dès lors tout d’abord de cette persistance amnésique qui désormais enveloppe au quotidien nos catégories de perception et d’appréciation. Oublieux de la profondeur historique, nous nous méprenons sur le présent et nous nous empêchons de penser en perspective. L’immédiateté convoque toutes les illusions du constat instantané qui, souvent, s’apparente à une déformation du réel. Les jeux parlementaires que l’architecture de la nouvelle Assemblée suscite n’ont évidemment rien de nouveau, sauf à considérer qu’un parlement mutique serait la norme alors qu’il n’est rien d’autre qu’un dérèglement. Si les postures, les rôles exacerbés, les excès scéniques ont finalement quelque chose de malaisant aujourd’hui, bien plus qu’hier, c’est parce que la médiasphère s’en nourrit, les exploite, et que ceux qui les initient jouent sur cette caractéristique pour amplifier leur prise de parole.

La folie numérique appelle la forfanterie qui ne prend plus le temps de sécher dorénavant dans les pages de la seule presse écrite ou du seul journal officiel. Tout se passe comme si le mouvement continu et brownien conjuguant le narcissisme numérique et la puissance de feu désormais prêtée aux réseaux par ses usagers débordait du strict périmètre de l’enceinte de la représentation nationale pour contribuer à tout l’espace public, sans que ne puisse redescendre à aucun moment le soufflet de la joute. Sans décompression possible, le parlement dans sa théâtralité cathartique abandonne sans doute l’une de ses vertus. Se perdre jusqu’à l’ivresse dans la punchline, le selfie et le buzz sans autre finalité que celle de prouver son existence politique pourrait à terme en effet nuire au retour pourtant salutaire du parlement. Peut-être faut-il faire en sorte qu’aux playmobils ne succèdent pas les trolls…

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