« Assemblée nationale et réseaux sociaux : tenue décente exigée ». La chronique de David Lacombled

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

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L’Assemblée nationale se transforme en chaudron. La moindre allumette verbale peut déclencher des incendies que les réseaux sociaux propagent. Dans leur essai publié il y a vingt ans, Internet, l’inquiétante extase (Mille et unes nuits, 2001), le philosophe Alain Finkielkraut et le chercheur Paul Soriano prédisaient : « Le réseau dilue les pouvoirs pour devenir un pouvoir lui-même. » De fait, les débats parlementaires sont désormais constitutifs du maelstrom de la communication permanente, un tam-tam planétaire. Alors que nous attendons des élus qu’ils élèvent le débat, certains semblent se complaire dans l’invective, la petite phrase devenue punchline car il faut faire court, le clash permanent, le bashing, autant de codes de cours d’école et d’audiences amplifiées par les réseaux sociaux qu’ils aimeraient pourtant réguler par ailleurs pour lutter contre des phénomènes de haine qui s’y développent. A bon entendeur… Des députés semblent l’ignorer : « il est interdit de téléphoner à l’intérieur de l’hémicycle » ainsi que leur rappelle l’Instruction générale de leur Bureau. Alain Finkielkraut et Paul Soriano donnaient une définition de ce qu’est une institution selon eux, un endroit sans accès aux réseaux de communication : conseil des ministres, écoles, églises… A cette aune, l’Assemblée nationale n’y figure plus. L’hémicycle se transforme en « social room ». Sur Facebook, Twitter, LinkedIn ou TikTok, la plupart des élus se révèlent être des « community managers » hors pair. A consulter la liste des comptes des députés sur les réseaux sociaux, tous, sans exception, en possèdent au moins un. Ce faisant, les élus jonglent parfaitement entre les différents canaux en fonction des messages à véhiculer et des cibles à atteindre. Au risque d’en faire trop. Imagine-t-on un membre du conseil d’administration d’une entreprise commenter ses choix en direct comme a pu le faire Nicolas Dupont-Aignan sur Twitter depuis la salle des séances ? L’article 2 de la Constitution française le rappelle : la République est «gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple». Représentants de la Nation tout entière, plus que quiconque, les élus ne sauraient mélanger la liberté d’expression avec l’expression de leurs libertés. Le Parlement légifère sous le regard du Peuple dont les pressions sont multiples, parfois manifestant derrière les grilles mais le plus souvent au gré des rencontres avec leurs électeurs ou avec des groupes d’intérêts, fréquemment dans les sondages et régulièrement dans les urnes. Et désormais de manière permanente à portée d’un tweet. Ce faisant, « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours », pour reprendre les mots d’Ernest Renan quand il s’interroge, en 1882, dans sa conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? » à la Sorbonne. Le hashtag #DirectAN est apparu sur Twitter au début des années 2010 permettant de suivre les débats. Aujourd’hui, il est devenu le symbole d’innombrables incidents de séance et leur propagation immédiate. L’effet de déflagration des propos et de sidération des publics s’en trouve renforcé. Si l’hémicycle devient le théâtre des jeux du cirque, la qualité des débats ne peut qu’y perdre. Pensant s’adresser à leurs électeurs, les élus ne touchent en fait que leurs soutiens comme dans un vaste meeting permanent. A caricaturer la vie politique, le risque est grand d’en détourner définitivement les citoyens qui eux s’intéressent à la chose publique et à la noblesse des débats. Sans doute est-il temps de revoir quelques règles. Le site de l’Assemblée nationale ne fait état d’aucune indication pour ses élus contrairement aux services de l’Etat qui propose une charte de bonnes pratiques pour ses représentants. Convenir d’une étiquette de pratique sur les réseaux sociaux serait plus pertinent que de deviser sur l’obligation du port de la cravate ou du bannissement des chemises à fleurs. Si la démocratie semble parfois mise à mal par les réseaux sociaux, face à de véritables Etats numériques dans l’Etat, elle peut en sortir renforcée. Faut-il encore que de véritables débats y soient organisés permettant à chacun d’y accéder et de se faire entendre. C’est tout l’enjeu d’une démocratie participative renforcée associant les citoyens au processus de décision politique dont on a constaté qu’ils s’en détournent élection après élection. Charge aux élus de ne pas mettre le feu aux poudres. David Lacombled est président de la Villa numéris.

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